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22 juin 2013 6 22 /06 /juin /2013 16:52

         Vous ne serez pas étonnés si je vous rappelle que l'alcool est un fléau    dans la société d'aujourd'hui. « Un risque majeur pour la santé en France » selon l’institut de veille sanitaire. Il nuit à la santé du consommateur, il engendre la violence –contre soi-même ou contre l’autre- et la dépression, il est à l’origine de nombreux échecs sociaux, professionnels, conjugaux et relationnels. Plus grave encore, les effets de l’abus d’alcool sont minimisés, parfois occultés ou encore niés.

            Je vous propose dans une première partie de repérer tous ces dégâts. Nous verrons ensuite ce qui peut être fait pour accompagner celles et ceux qui sont devenus dépendants de ce produit  et comment réguler la consommation d’alcool dans notre société.

Les effets de l'alcool dans la société actuelle.

            - Certes on consomme moins d'alcool pur par tête d'habitant (moins de vin,  plus de bière ou d'alcool fort) mais il y a autant de morts - si ce n'est plus- dus à l’alcool : 49 000 /an soit 135 par jour. Un peu plus d'un mort sur 3 sur la route est dû à l’alcool. Ajoutons à cela que les faits divers avec violences de toutes sortes sont dus dans 75 % des cas à un excès d'alcool. Mais bien évidemment ceci est très difficile à mesurer puisque les causes de l’alcool sont négligées et tout particulièrement lorsque la quantité absorbée est peu importante. Il ne faut pas oublier qu'un seul verre modifie notre comportement. A ce titre, les pays qui demandent une alcoolémie 0 pour conduire sont très pertinents. D'abord à cause de l’effet et puis parce que cela libère le conducteur qui se dit  "je conduis donc je ne bois pas." Au moins les choses sont claires. Notons enfin les conséquences néfastes de l'alcool y compris lorsqu'il n'y a pas une violence avéré dans les causes des divorces, la mauvaise gestion de petites entreprises ou d’affaires qui ne marchent pas, les suicides, les  incompréhensions et mésententes de famille ou de voisinage.

            - Il est important de noter, que l’alcool ne se consomme plus comme avant. Certes il existe toujours des alcooliques chroniques qui abusent régulièrement de trop grandes quantités d'alcool (apéritifs réguliers, plusieurs verres de vin à table, digestifs, et bières  ou canons entretemps pour étancher la soif) mais ce mode d'alcoolisation se fait plus rare. D'abord parce que la publication des dangers de l’alcool porte ses fruits, il y a beaucoup plus de retenue (les hôteliers vous diront qu’ils vendent moins d’alcool), ensuite parce que s'alcooliser vous écarte vite du monde du travail. Il n'est plus autorisé d'être sur un chantier avec de fortes doses d'alcool dans le sang. S'alcooliser fortement vous marginalise rapidement. Actuellement, la consommation d'alcool est plutôt irrégulière, par à coup. Toute rencontre est prétexte à boire exagérément. On ne sait plus faire une fête sans s'enivrer. On le remarque plus particulièrement chez les jeunes. Un lycée m'avait demandé d'informer des lycéens de première et de terminale sur « comment utiliser l'alcool? ». C'était impossible. Pour eux,   il fallait s'éclater le week-end pour compenser les contraintes de la semaine. Récemment je me suis retrouvé au milieu d'un weekend  d'intégration d'une grande école. C'était l'orgie : alcool et sexe. Une bacchanale, cette fête en l'honneur du Dieu Bacchus. Moi qui croyais que cela n'existait que dans la mythologique grecque ou romaine, j'étais bien détrompé. L'alcool joue un rôle important dans la rencontre. Dans une société anxiogène où l'individu a le sentiment qu'il n'y a plus de sécurité nulle part, ni dans la rue ni dans le travail, ni dans le domaine de la santé, il joue le rôle de l’apaisement et de l'oubli. Boire c'est décrocher un peu. Faute de rêver,   hallucinons. Sortons de ce monde fou !

            On veut toujours se référer à l’alcool des jeunes. Il ne faudrait pas que ce soit un alibi pour que les adultes ne parlent pas du leur. Récemment une enseignante me racontait les difficultés que l’ensemble des professeurs rencontraient avec leur supérieur hiérarchique. Ils le percevaient comme totalement incompétent. Puis dans son récit elle ajoutait qu’il fumait beaucoup et qu’il ne supportait même pas les bières qu’il buvait. Faut-il chercher plus loin. Voilà des méfaits de l’alcool qui sont mis ailleurs, ici sur le dos de l’incompétence. Cet homme n’était pas jeune, il avait une cinquantaine d’années et avait la dent dure contre « ces jeunes disait-il qui s’alcoolisent ». Il voyait  les jeunes boire. Il ne se voyait pas.  

            Il est vrai que  les jeunes sont les premiers touchés parce que leur insertion dans la société est difficile, mais boivent-ils plus pour autant ? C’est le mode d’alcoolisation qui est différent, plus violents peut-être, plus orgiaque mais ne grossissons pas le tableau. Pourquoi les jeunes boivent-ils autant ? Vous avez peut-être une idée. Moi je ne sais pas. Leur situation, leur avenir n’est pas très brillant mais il se trouve que ce sont ceux qui ont un bel avenir (étudiants dans les grandes écoles par exemple) qui boivent le plus .3 lycéens sur 5 ont connu l’ivresse plusieurs fois. 59% des élèves de 6eme déclarent avoir bu de l’alcool, 93% en terminale et 27% en consomment au moins dix fois par mois. Lycéens et étudiants ont plus de chances que les autres de par leurs études sur le marché de l’emploi. Alors, pourquoi ? Je note simplement qu’ils ont commencé à boire avec leur famille. Ce n’est pas anodin. 3 sur 5 (de ceux qui consomment régulièrement  de l’alcool) connaissent  des difficultés dans leur famille : divorce, père absent, parents défaillants ; C’est à noter mais ce n’est peut être pas suffisant pour leur imputer ce besoin d’alcool. « La morale fou le camp » disent certains. Là  aussi il y a du vrai mais est-ce vraiment différent d’avant ? Dans notre société il y a toujours eu ceux qui se sont plaints de la décadence morale et de l’abaissement du niveau scolaire. On sait que les évaluations les plus sérieuses viennent tempérer de telles appréciations.

L'alcool, un produit dangereux.

            Il me semble que ce qui n'est pas dit et pris au sérieux, est que l'alcool est un produit dangereux. On l'accepte volontiers des drogues, pas de l'alcool. Là est le véritablement problème pour utiliser ce produit  à bon escient, pour le meilleur et le moins pour le pire. L'alcool bénéficie d'abord d'un avantage: il est lié à la joie. Jésus lui-même transforme l'eau en vin signifiant ainsi qu'il invite les humains à entrer dans la fête. Il est valorisé dans la société. C’est à qui connaîtra le meilleur vin ou le meilleur whisky !  Chez les jeunes, être addict, c’est avoir de la classe.

L’alcool est important dans l'économie de notre société. Il représente plus de 13 milliards de recette avec beaucoup de valeur ajoutée. Il fait vivre de nombreuses personnes sans oublier aussi le personnel médical .Ici l'alcool coûte à notre  pays 17 milliards d'où un déficit de 4 Milliards mais dans les deux cas, celui des recettes comme celui des dépenses, cela fait travailler du monde.  Enfin il y a les alcooliers, ceux qui tirent de gros profits de l’alcool et pour qui il vaut mieux tuer des gens que perdre de l'argent. Ceci est vrai  dans bien d’autres domaines que celui de l’alcool.  Si on acceptait le fait que l'alcool est un produit à risque les gens seraient plus libres pour en reconnaître les effets positifs comme les effets négatifs. Les lycéens seraient peut-être moins tentés par l’ivresse (3 sur 5 actuellement) La connaissance favorise le choix des choses sages, elle donne la bonne mesure à la curiosité. J’en appelle au grand philosophe Spinoza !

On ne peut pas supprimer l’alcool.

            Pour autant, on ne peut pas supprimer l'alcool. Les américains on voulu le faire, c'était le temps de la prohibition. Un échec. En France, la drogue est prohibée on voit la pagaille que cela sème: une économie souterraine de plusieurs milliards. Des morts en veux-tu en voilà par règlement de compte. Des jeunes attirés par l'appât du gain de la drogue qui ne cherchent pas à acquérir un métier, à s'instruire, à s'éduquer. Des cités entières vivant dans l'insécurité et la peur. La prohibition de l’alcool dans les pays anglo -saxons comme l'interdit de la drogue en France, nous montrent que le désir de transgresser l'interdit se fait plus grand, que le marché noir et les réseaux se mettent en place de plus belle. Quant à l'addiction, elle ne diminue pas pour autant.

            Il est important de rappeler que le premier mouvement en France de lutte pour la dépendance à l'alcool qui remonte à 1883 n'a jamais été prohibitionniste et qu'il n'a proposé l'arrêt total de l'alcool qu'aux personnes dépendantes ou à ceux qui voulaient s'engager aux côtés de ces personnes pour partager leur nouveau mode de vie. Ce mouvement avait deux  grandes orientations:

- Tout d'abord l'accompagnement des buveurs et de leurs proches. Les réunions étaient ouvertes non seulement à la personne dépendante mais aussi à leur famille et à ceux qui optaient de vivre sans alcool. Il fallait éviter de faire des buveurs dépendants des gens à part. Seul importait le choix de vie.

-La prévention et plus particulièrement auprès des jeunes. En Nouvelle Calédonie par exemple les jeunes s'engageaient par signature à ne pas prendre de l'alcool pendant un temps de fête ou lors d'un match. Cette prévention n'impliquait pas un arrêt d'alcool définitif. Elle visait une éducation propre à aider le jeune à savoir utiliser le produit alcoolisé en présentant les risques qu'il faisait courir.

            Je sais bien qu'aujourd'hui certains voudraient "apprendre à boire" comme on dit dès le plus jeune âge. Nous devons bien garder en tête qu'ils ne le font pas pour nous préserver de l'alcoolisme mais pour faire en sorte que tout le monde puisse consommer de l'alcool le plus longtemps possible Si l'alcool ne vous tue pas, plus vous vivrez longtemps, plus longtemps vous consommerez et plus vous enrichirez ceux qui produisent et vendent l'alcool. Ceux qui ont un intérêt à la consommation d'alcool sont totalement disqualifiés pour la prévention. On ne peut pas être juge et parti. Il y a conflit d’intérêt.

Le traitement de l'alcoolisme aujourd'hui.

            Il faut bien voir que depuis une vingtaine d'années et plus, la médecine   s’est totalement emparée du problème de l'alcoolisme après l'avoir longtemps négligé. Il a fallu des médecins bienveillants à l'écoute des alcooliques et   de ceux qui  prenaient ce problème au sérieux comme les  associations d'anciens buveurs  qui ne cessaient d'interpeler le corps médical.

            Depuis les médecins ont fait de l'alcoolisme une maladie au même titre que d'autres maladies. En ce sens, ils sont allés bien plus loin que les mouvements d'anciens buveurs qui demandaient que l'excès d'alcool ne soit pas considéré comme une faute mais comme une aliénation devant laquelle la volonté était en échec. On ne pouvait pas se contenter de reprocher à l'alcoolique de ne pas s'arrêter de boire.  Faire de la dépendance à l'alcool, comme des autres addictions, une maladie a des avantages mais aussi des inconvénients à prendre en considération.

            Les avantages :

-  Ne pas réduire la dépendance à une faute  qui incombe au buveur.  Ne pas     le couvrir de reproches  comme si sortir de l’alcool ne pouvait dépendre que de sa volonté.

-C'est aussi  protéger le buveur de sa culpabilité directe. Comme le cancer, la dépendance à l’alcool peut vous tomber dessus sans que pour autant vous l’ayez vu venir. Votre responsabilité n’est pas directement engagée.

-Enfin et c'est très important, le buveur est inscrit dans un processus de soin comme tout malade. L'alcoolique a droit à un sevrage pris en charge par la sécu et les mutuelles, une cure et même une post cure. Et cela autant de fois qu'un médecin le prescrit même s'il faut une prise en charge.

            Les inconvénients:

-  L'alcoolique que l'on appelle désormais le malade alcoolique ou le patient se sentant pris en charge par une équipe soignante et des traitements attend que l'arrêt de l'alcool lui tombe dessus comme lui est tombée dessus la dépendance. N'étant plus responsable de son alcoolisation, il se laisse porter par les gestes, les médicaments et autres thérapies qui lui sont administrés. Certes, en cure, il suit parfois des thérapies mais comme elles ne lui coûtent rien et qu'elles sont entièrement prises en charge, j'ai pu constater qu'elles sont peu efficaces. Quand on veut quelque chose on le paie. Si on veut sortir de la dépendance on le paie. Ce postulat est fondamental. Dans la démarche de soin actuelle il n'est pas respecté. Bien sûr les buveurs n'ont pas d'argent, tout passe à l'alcool, mais comme le disait la secrétaire," ils trouvent l'argent pour fumer jusqu'à deux paquets de cigarettes par jour".

- L'alcoolique n'est pas invité à analyser les circonstances dans lesquelles il s'est mis à boire. Il n'est d'ailleurs pas plus invité à porter un regard sur les conséquences de cette alcoolisation. Quand vous attrapez un microbe, une fois celui-ci disparu, vous êtes guéri. Quand vous cessez de vous alcooliser, c'est tout un réseau relationnel qu'il faut rassurer ou reconstituer. La notion même de maladie ne prend pas tout cela en compte. Comment guérir de l'alcoolisme dans ces conditions. On ne peut parler que de rémission.

- La notion même de maladie isole la personne, la dés-insère alors que l'alcoolique souffre d'une mise à l'écart. Cette désinsertion  est sociale au niveau relationnel. Mais paradoxalement  voir l'alcoolisme comme une simple maladie c'est par la guérison ou la rémission préparer  la personne pour la réadapter au système qui l’a conduit à boire. Nous verrons qu'il y a un autre type de réadaptation possible si on veut que la personne soit libérée de l’alcool.

Le Baclofène: Ce médicament est très significatif de la difficulté qu'il y a à traiter l'alcoolisme comme une maladie seulement. Le baclo au départ est un myorelaxant et un médecin a découvert qu'il pouvait traiter l'alcoolisme en se l'appliquant à lui-même en multipliant les doses par 10. Il diminue ou enlève l'appétence dans un certain nombre de cas mais pour combien et dans quel état laisse-t-il le patient?  C'est un peu le système du médiator, il est fait pour le diabète, on le donne pour faire maigrir et il fait des dégâts sur le cœur. Tout cela pour des intérêts financiers énormes. Alors pour le Baclofène, l’Agence de la santé et du médicament a prévu des essais supplémentaires. C'est la bagarre entre médecins. Les uns veulent l'appliquer tout de suite, les autres déclarent que ce n'est pas la solution. Ceux qui ont mis en place la filière de soins actuelle se sentent dépossédés des fruits de leurs efforts. Ici se mêlent des enjeux financiers et de pouvoir.

            N'entrons pas dans cette querelle. Disons seulement que si le Baclofène est efficace pourquoi ne pas l'utiliser. Ce sera heureux pour les médecins, pour le patient et cela permettrait de faire des économies à la sécu car le système actuel coûte très cher à la sécu et son efficacité est minime. Mais ne soyons pas dupe. La difficulté que la personne rencontre avec l'alcool demeure. Il faut une autre approche du problème de l’alcool. Je me propose de vous suggérer cette approche. Elle recoupe me semble-t-il le type d'accompagnement que vous pouvez avoir dans votre association si vous n'avez pas encore été séduit par les sirènes médicamenteuses et médicinales. Je dis cela parce que de nombreuses associations d’anciens buveurs se sont laissées séduire par la démarche médicale allant même jusqu’à changer de nom.

Pour une nouvelle approche de la maladie alcoolique

            Je signale ici une démarche en trois points.

-         1) Avant même de nous intéresser à l’addiction,  avant même de nous intéresser à savoir si c’est une maladie ou pas, intéressons nous à la personne toute entière. Elle appréciera, ne se sentira pas jugée et très vite elle exprimera ce qui ne va pas chez elle. Elle ne posera pas l’addiction comme une chose qui lui arrive de l’extérieur, totalement coupée de sa vie, de son émotion de son ressenti. Elle se sentira coresponsable de sa dépendance. La récolte et la compréhension de toutes les difficultés rencontrées deviendront alors possibles. Seront passées en revue les difficultés au travail, avec la famille, avec les voisins ; le buveur présente ces difficultés comme des reproches qui lui sont faits. Aussi compréhensible que soient ses reproches il faut éviter tout jugement et surtout ne pas répéter sans cesse : «il faut cesser de boire » ce qui l’énerve car il ne voit pas en quoi l’abstinence changera la situation. L’idéal est que la demande d’abstinence vienne de lui. Il y faut du temps.

           2) les causes. Le malade alcoolique autrement dit, celui qui est devenu dépendant de l’alcool n'est plus maître chez lui. Il ne peut plus chasser les pensées qui lui commandent de boire et de boire. Il est soumis à ces pensées comme à des hôtes étrangers qui résistent de toutes leurs forces. Certes il redouble de vigilance, souvent aidé par les siens. Il met tout en œuvre pour ne plus boire comme par exemple pas d'alcool à la maison, pas d'apéros…Mais c'est plus fort que lui, il trouve toujours de quoi boire. Il se ré alcoolise sans savoir même où et comment car les stratagèmes qu'il met en place pour se ré alcooliser obscurcissent sa conscience et son état d’éveillé.

             Selon Freud  la psychiatrie ne croit pas aux mauvais esprits qui s'emparent de la personne et c'est peut être pourquoi elle n'a d'autre chose à dire avec tous les alcoologues "il faut cesser de boire ou il faut baisser la consommation d'alcool.  Les médecins ne croient pas que ce sont de mauvais esprits qui font effraction dans la vie psychique de chacun. Cela vient qu'ils ont une conception très moyenâgeuse des esprits. Autrement dit qu'ils ne savent pas ce qu'est un esprit.  Alors ils considèrent que la personne est entièrement responsable de son alcoolisation. En quelque sorte, ils l’accusent parce que pour eux le mal est dans la personne. «  Il faut arrêter de boire, faite des efforts » répètent-ils. Mais les efforts sont impossibles. Pour comprendre ce qu'est un esprit qui vient coloniser le nôtre, je prendrai deux exemples :

            Le premier est celui de cet homme élevé dans une famille cultivée et pour qui la culture française n'existe pas s'il n'y a pas de vin, s'il n'en consomme pas. D'ailleurs son alcoolisme venait du vin ce qui de plus en plus rare. Cet esprit dominait chez lui. Vu ainsi il ne pouvait plus être français sans boire. Comment chasser cet esprit que certains appelleront cette idée? C'est ce que nous avons travaillé. Il fallait chasser cet esprit de la tête pour qu'il puisse mettre en œuvre sa volonté, pour que son esprit le commande et qu'il ne soit pas envahi par celui qui lui commandait de boire.

            - Un autre disait boire parce que dans sa famille on avait toujours bu un peu. Pour lui cesser de prendre de l’alcool c'était sortir de la branche générationnelle, C’était renier sa famille. La voix de toutes les générations, lui disait de boire pour suivre la voix de la famille. Il était en échec.

            Ces exemples montrent comment il ne suffit pas de dire "cesse de boire" ou de donner des médicaments si on veut que le buveur s'arrache à son addiction. L'art de l’accompagnement consistera à dire à l'impétrant: « mais qui te commande de boire? Quelle est la voix qui te pousse ? Qui parle  lorsque tu parles et que tu crois que c'est toi qui parle? Quel esprit a pris possession du tiens et t'empêche de suivre le tien parce que toi tu as vraiment envie de t'arrêter?  » On entend souvent dire au sujet du buveur: il ne veut rien entendre, on dirait qu'il est possédé. C'est juste mais pas par un esprit venant de je ne sais quel diable avec des cornes, celui là je n'y crois pas parce que nous ne sommes plus au moyen âge et que je ne vis pas dans le monde des voyants, mais par l'esprit ambiant qui se propage de personne à personne et qui vous dit par exemple: "boire ne fait pas de mal, ton problème est ailleurs". Ne vous y trompez pas l’Esprit c'est tout simplement ce qui préside aux voix qui se font entendre, qui prennent possession de votre esprit, de votre pensée et qui vous gouverne à votre place.

            Dans cet accompagnement, il est possible que dans un premier temps ce soit l'esprit d'un autre qui vous aide à vous arrêter de consommer de l’alcool. Lorsque quelqu'un vous dit "je suis à la croix bleue, je ne bois plus", c'est bien un autre qui lui commande de ne pas boire. C'est ainsi que cela ce passe dans les mouvements d'anciens buveurs. Ceux-ci prennent possession de l’esprit de la personne dépendante, elle s'arrête alors de boire sur commande. Mais l'abstinence reste encore bien fragile parce que ce n'est pas la personne qui a décidé, elle n'a pas la liberté, le commandement lui vient des autres. Mais elle pourra profiter de cet arrêt passager de l'alcool pour décider elle-même, reprendre possession de son esprit et choisir ce qu'elle veut. Il arrive alors que la personne arrive à contrôler sa consommation d'alcool parce qu'elle n'est plus influencée par tout ce qu'elle entend au sujet de l’alcool. Son esprit est libre.

 

            3) mettre en place des rencontres et partager cette situation. Dans ces rencontres participent d’autres personnes dépendantes mais aussi la famille, l’employeur et tous ceux qui ont été concernés par les comportements dus à l’excès d’alcool et tout particulièrement ce qui en ont été victimes d’une manière ou d’une autre. En France ceci va à l’encontre des habitudes qui veulent que l’alcoolique soit anonyme, que la victime et l’agresseur (ici celui qui cause des problèmes) ne se rencontrent  jamais. Pas de dialogue ce qui à mon avis bloque la prise de conscience du buveur et alimente la rancœur de ceux qui en souffrent sans que l’on puisse sortir de la situation. Le dialogue responsabilise le buveur et l’entourage exerce ainsi par sa présence seulement une pression utile et raisonnable.

La mise en place des rencontres demande aussi de penser le contenu de ces rencontres.  Je crois qu’il faut sortir du tout psychologique, du tout médical et du tout moral, ne pas seulement faire confiance aux médicaments,  ne pas regarder seulement le passé pour expliquer la situation actuelle. IL faut travailler :

a) La dimension culturelle. Réapprendre à lire. S’intéresser à l’art. Investir ce qui se passe autour de soi. S’alcooliser, c’est répondre à un conflit intérieur. Il n’y a pas d’autres choix que de sublimer ce conflit en s’intéressant à toute forme d’art, à toute forme d’activité.

 b) La dimension spirituelle. Des vieux textes bibliques ont des effets très positifs sur les personnes soit par projection ou parce qu’ils ouvrent des portes sur des domaines importants de la vie comme la question de Dieu, de la mort  de l’amour. Le sens de la vie est abordé. Ces questions existentielles que la société évite par la déchristianisation ou pire les abordent par l’intégrisme, restent présentes et posent question.

 c)La dimension ludique : quels jeux ? Pourquoi ? Quels loisirs ? Dans le jeu la personne est active, elle participe. Regarder la télé, c’est rester passif. Attention : le loto n’est pas le plus actif !

  

-          

 

Conclusion : frontière entre accompagnement par le soin et par le dialogue.

      Ce qui me parait évident, c’est le fait qu’un médicament peut chasser un virus, un microbe, atténuer ou déplacer un symptôme   mais en aucun cas réaménager notre vie. Or c’est bien de cela dont a besoin la personne qui abuse de l’alcool. Nous sommes ici plus près de la philosophie, de la religion, de l’histoire que de techniques médicamenteuses ou autre. On ne peut pas se contenter d’adapter le buveur à une société qu’il refuse à priori. Il doit trouver un lieu où ce refus est explicité puis analysé avec d’autres. C’est plus le rôle des associations que des établissements hospitaliers. Certes le soin peut permettre le démarrage d’une prise en charge que j’appellerai existentielle mais tout le travail reste à faire pour un changement de vie en profondeur, pour qu’il y ait une nouvelle perception de la vie, de la société, du monde. Ce travail ne peut pas être encadré, défini orienté ; il appartient à chaque groupe de définir ses orientations, sa recherche, ses convictions afin que le sujet puisse retrouver une liberté perdue ou jamais trouvée, retrouver une conception de la vie qui donne envie d’être, de s’engager. Il n’y a pas un seul protocole, une seule ligne, une seule pensée, une seule proposition.

      J’ai souvent eu l’impression de transformer le centre de postcure que je dirigeais et ou tout est basé sur une approche médicamenteuse et psychologique en centre de réflexion, de remise en question de la vie, de monastère si le monastère est le lieu où l’humain se prête à de nouvelles orientations de la vie. Sans le chercher, la religion y prenait une grande place à cause de la situation actuelle de notre société où l’islam nous interroge par les interdits qui s’appliquent à la vie quotidienne mais aussi par ces questions fondamentales que sont le pourquoi de  la mort, de la vie, du mal, des croyances, du politique… J’avais même parfois l’impression que les protocoles obligatoires pour ce centre de soin gênaient une telle approche  à cause de l’effet des médicaments mais aussi de par la neutralité demandée très justement dans un centre de soin. Mais la vie n’est pas faite de neutralité, ni politique ni religieuse ni philosophique or c’est la vie, la vie autrement que ces hommes qui venaient dans le centre devaient découvrir.

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Qui suis-je ?

     Titulaire d'une maitrise de théologie et d'un DESS de psychopathologie clinique, j'ai été amené à exercer plusieurs fonctions  et plus particulièrement la mise en place d'un centre socio- culturo- spirituel protestant puis la direction pendant 12 ans d'un centre de cure pour malades alcoliques. J'y ai découvert l'importance d'apprendre à écouter l'humain dans toutes les dimensions qui le constituent. Aujourd'hui, inscrit au rôle des pasteurs de l' Eglise Réformée de France, j'essaie de mettre des mots sur mes expériences et de conceptualiser mes découvertes.
serge soulie

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