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22 juin 2013 6 22 /06 /juin /2013 16:52

         Vous ne serez pas étonnés si je vous rappelle que l'alcool est un fléau    dans la société d'aujourd'hui. « Un risque majeur pour la santé en France » selon l’institut de veille sanitaire. Il nuit à la santé du consommateur, il engendre la violence –contre soi-même ou contre l’autre- et la dépression, il est à l’origine de nombreux échecs sociaux, professionnels, conjugaux et relationnels. Plus grave encore, les effets de l’abus d’alcool sont minimisés, parfois occultés ou encore niés.

            Je vous propose dans une première partie de repérer tous ces dégâts. Nous verrons ensuite ce qui peut être fait pour accompagner celles et ceux qui sont devenus dépendants de ce produit  et comment réguler la consommation d’alcool dans notre société.

Les effets de l'alcool dans la société actuelle.

            - Certes on consomme moins d'alcool pur par tête d'habitant (moins de vin,  plus de bière ou d'alcool fort) mais il y a autant de morts - si ce n'est plus- dus à l’alcool : 49 000 /an soit 135 par jour. Un peu plus d'un mort sur 3 sur la route est dû à l’alcool. Ajoutons à cela que les faits divers avec violences de toutes sortes sont dus dans 75 % des cas à un excès d'alcool. Mais bien évidemment ceci est très difficile à mesurer puisque les causes de l’alcool sont négligées et tout particulièrement lorsque la quantité absorbée est peu importante. Il ne faut pas oublier qu'un seul verre modifie notre comportement. A ce titre, les pays qui demandent une alcoolémie 0 pour conduire sont très pertinents. D'abord à cause de l’effet et puis parce que cela libère le conducteur qui se dit  "je conduis donc je ne bois pas." Au moins les choses sont claires. Notons enfin les conséquences néfastes de l'alcool y compris lorsqu'il n'y a pas une violence avéré dans les causes des divorces, la mauvaise gestion de petites entreprises ou d’affaires qui ne marchent pas, les suicides, les  incompréhensions et mésententes de famille ou de voisinage.

            - Il est important de noter, que l’alcool ne se consomme plus comme avant. Certes il existe toujours des alcooliques chroniques qui abusent régulièrement de trop grandes quantités d'alcool (apéritifs réguliers, plusieurs verres de vin à table, digestifs, et bières  ou canons entretemps pour étancher la soif) mais ce mode d'alcoolisation se fait plus rare. D'abord parce que la publication des dangers de l’alcool porte ses fruits, il y a beaucoup plus de retenue (les hôteliers vous diront qu’ils vendent moins d’alcool), ensuite parce que s'alcooliser vous écarte vite du monde du travail. Il n'est plus autorisé d'être sur un chantier avec de fortes doses d'alcool dans le sang. S'alcooliser fortement vous marginalise rapidement. Actuellement, la consommation d'alcool est plutôt irrégulière, par à coup. Toute rencontre est prétexte à boire exagérément. On ne sait plus faire une fête sans s'enivrer. On le remarque plus particulièrement chez les jeunes. Un lycée m'avait demandé d'informer des lycéens de première et de terminale sur « comment utiliser l'alcool? ». C'était impossible. Pour eux,   il fallait s'éclater le week-end pour compenser les contraintes de la semaine. Récemment je me suis retrouvé au milieu d'un weekend  d'intégration d'une grande école. C'était l'orgie : alcool et sexe. Une bacchanale, cette fête en l'honneur du Dieu Bacchus. Moi qui croyais que cela n'existait que dans la mythologique grecque ou romaine, j'étais bien détrompé. L'alcool joue un rôle important dans la rencontre. Dans une société anxiogène où l'individu a le sentiment qu'il n'y a plus de sécurité nulle part, ni dans la rue ni dans le travail, ni dans le domaine de la santé, il joue le rôle de l’apaisement et de l'oubli. Boire c'est décrocher un peu. Faute de rêver,   hallucinons. Sortons de ce monde fou !

            On veut toujours se référer à l’alcool des jeunes. Il ne faudrait pas que ce soit un alibi pour que les adultes ne parlent pas du leur. Récemment une enseignante me racontait les difficultés que l’ensemble des professeurs rencontraient avec leur supérieur hiérarchique. Ils le percevaient comme totalement incompétent. Puis dans son récit elle ajoutait qu’il fumait beaucoup et qu’il ne supportait même pas les bières qu’il buvait. Faut-il chercher plus loin. Voilà des méfaits de l’alcool qui sont mis ailleurs, ici sur le dos de l’incompétence. Cet homme n’était pas jeune, il avait une cinquantaine d’années et avait la dent dure contre « ces jeunes disait-il qui s’alcoolisent ». Il voyait  les jeunes boire. Il ne se voyait pas.  

            Il est vrai que  les jeunes sont les premiers touchés parce que leur insertion dans la société est difficile, mais boivent-ils plus pour autant ? C’est le mode d’alcoolisation qui est différent, plus violents peut-être, plus orgiaque mais ne grossissons pas le tableau. Pourquoi les jeunes boivent-ils autant ? Vous avez peut-être une idée. Moi je ne sais pas. Leur situation, leur avenir n’est pas très brillant mais il se trouve que ce sont ceux qui ont un bel avenir (étudiants dans les grandes écoles par exemple) qui boivent le plus .3 lycéens sur 5 ont connu l’ivresse plusieurs fois. 59% des élèves de 6eme déclarent avoir bu de l’alcool, 93% en terminale et 27% en consomment au moins dix fois par mois. Lycéens et étudiants ont plus de chances que les autres de par leurs études sur le marché de l’emploi. Alors, pourquoi ? Je note simplement qu’ils ont commencé à boire avec leur famille. Ce n’est pas anodin. 3 sur 5 (de ceux qui consomment régulièrement  de l’alcool) connaissent  des difficultés dans leur famille : divorce, père absent, parents défaillants ; C’est à noter mais ce n’est peut être pas suffisant pour leur imputer ce besoin d’alcool. « La morale fou le camp » disent certains. Là  aussi il y a du vrai mais est-ce vraiment différent d’avant ? Dans notre société il y a toujours eu ceux qui se sont plaints de la décadence morale et de l’abaissement du niveau scolaire. On sait que les évaluations les plus sérieuses viennent tempérer de telles appréciations.

L'alcool, un produit dangereux.

            Il me semble que ce qui n'est pas dit et pris au sérieux, est que l'alcool est un produit dangereux. On l'accepte volontiers des drogues, pas de l'alcool. Là est le véritablement problème pour utiliser ce produit  à bon escient, pour le meilleur et le moins pour le pire. L'alcool bénéficie d'abord d'un avantage: il est lié à la joie. Jésus lui-même transforme l'eau en vin signifiant ainsi qu'il invite les humains à entrer dans la fête. Il est valorisé dans la société. C’est à qui connaîtra le meilleur vin ou le meilleur whisky !  Chez les jeunes, être addict, c’est avoir de la classe.

L’alcool est important dans l'économie de notre société. Il représente plus de 13 milliards de recette avec beaucoup de valeur ajoutée. Il fait vivre de nombreuses personnes sans oublier aussi le personnel médical .Ici l'alcool coûte à notre  pays 17 milliards d'où un déficit de 4 Milliards mais dans les deux cas, celui des recettes comme celui des dépenses, cela fait travailler du monde.  Enfin il y a les alcooliers, ceux qui tirent de gros profits de l’alcool et pour qui il vaut mieux tuer des gens que perdre de l'argent. Ceci est vrai  dans bien d’autres domaines que celui de l’alcool.  Si on acceptait le fait que l'alcool est un produit à risque les gens seraient plus libres pour en reconnaître les effets positifs comme les effets négatifs. Les lycéens seraient peut-être moins tentés par l’ivresse (3 sur 5 actuellement) La connaissance favorise le choix des choses sages, elle donne la bonne mesure à la curiosité. J’en appelle au grand philosophe Spinoza !

On ne peut pas supprimer l’alcool.

            Pour autant, on ne peut pas supprimer l'alcool. Les américains on voulu le faire, c'était le temps de la prohibition. Un échec. En France, la drogue est prohibée on voit la pagaille que cela sème: une économie souterraine de plusieurs milliards. Des morts en veux-tu en voilà par règlement de compte. Des jeunes attirés par l'appât du gain de la drogue qui ne cherchent pas à acquérir un métier, à s'instruire, à s'éduquer. Des cités entières vivant dans l'insécurité et la peur. La prohibition de l’alcool dans les pays anglo -saxons comme l'interdit de la drogue en France, nous montrent que le désir de transgresser l'interdit se fait plus grand, que le marché noir et les réseaux se mettent en place de plus belle. Quant à l'addiction, elle ne diminue pas pour autant.

            Il est important de rappeler que le premier mouvement en France de lutte pour la dépendance à l'alcool qui remonte à 1883 n'a jamais été prohibitionniste et qu'il n'a proposé l'arrêt total de l'alcool qu'aux personnes dépendantes ou à ceux qui voulaient s'engager aux côtés de ces personnes pour partager leur nouveau mode de vie. Ce mouvement avait deux  grandes orientations:

- Tout d'abord l'accompagnement des buveurs et de leurs proches. Les réunions étaient ouvertes non seulement à la personne dépendante mais aussi à leur famille et à ceux qui optaient de vivre sans alcool. Il fallait éviter de faire des buveurs dépendants des gens à part. Seul importait le choix de vie.

-La prévention et plus particulièrement auprès des jeunes. En Nouvelle Calédonie par exemple les jeunes s'engageaient par signature à ne pas prendre de l'alcool pendant un temps de fête ou lors d'un match. Cette prévention n'impliquait pas un arrêt d'alcool définitif. Elle visait une éducation propre à aider le jeune à savoir utiliser le produit alcoolisé en présentant les risques qu'il faisait courir.

            Je sais bien qu'aujourd'hui certains voudraient "apprendre à boire" comme on dit dès le plus jeune âge. Nous devons bien garder en tête qu'ils ne le font pas pour nous préserver de l'alcoolisme mais pour faire en sorte que tout le monde puisse consommer de l'alcool le plus longtemps possible Si l'alcool ne vous tue pas, plus vous vivrez longtemps, plus longtemps vous consommerez et plus vous enrichirez ceux qui produisent et vendent l'alcool. Ceux qui ont un intérêt à la consommation d'alcool sont totalement disqualifiés pour la prévention. On ne peut pas être juge et parti. Il y a conflit d’intérêt.

Le traitement de l'alcoolisme aujourd'hui.

            Il faut bien voir que depuis une vingtaine d'années et plus, la médecine   s’est totalement emparée du problème de l'alcoolisme après l'avoir longtemps négligé. Il a fallu des médecins bienveillants à l'écoute des alcooliques et   de ceux qui  prenaient ce problème au sérieux comme les  associations d'anciens buveurs  qui ne cessaient d'interpeler le corps médical.

            Depuis les médecins ont fait de l'alcoolisme une maladie au même titre que d'autres maladies. En ce sens, ils sont allés bien plus loin que les mouvements d'anciens buveurs qui demandaient que l'excès d'alcool ne soit pas considéré comme une faute mais comme une aliénation devant laquelle la volonté était en échec. On ne pouvait pas se contenter de reprocher à l'alcoolique de ne pas s'arrêter de boire.  Faire de la dépendance à l'alcool, comme des autres addictions, une maladie a des avantages mais aussi des inconvénients à prendre en considération.

            Les avantages :

-  Ne pas réduire la dépendance à une faute  qui incombe au buveur.  Ne pas     le couvrir de reproches  comme si sortir de l’alcool ne pouvait dépendre que de sa volonté.

-C'est aussi  protéger le buveur de sa culpabilité directe. Comme le cancer, la dépendance à l’alcool peut vous tomber dessus sans que pour autant vous l’ayez vu venir. Votre responsabilité n’est pas directement engagée.

-Enfin et c'est très important, le buveur est inscrit dans un processus de soin comme tout malade. L'alcoolique a droit à un sevrage pris en charge par la sécu et les mutuelles, une cure et même une post cure. Et cela autant de fois qu'un médecin le prescrit même s'il faut une prise en charge.

            Les inconvénients:

-  L'alcoolique que l'on appelle désormais le malade alcoolique ou le patient se sentant pris en charge par une équipe soignante et des traitements attend que l'arrêt de l'alcool lui tombe dessus comme lui est tombée dessus la dépendance. N'étant plus responsable de son alcoolisation, il se laisse porter par les gestes, les médicaments et autres thérapies qui lui sont administrés. Certes, en cure, il suit parfois des thérapies mais comme elles ne lui coûtent rien et qu'elles sont entièrement prises en charge, j'ai pu constater qu'elles sont peu efficaces. Quand on veut quelque chose on le paie. Si on veut sortir de la dépendance on le paie. Ce postulat est fondamental. Dans la démarche de soin actuelle il n'est pas respecté. Bien sûr les buveurs n'ont pas d'argent, tout passe à l'alcool, mais comme le disait la secrétaire," ils trouvent l'argent pour fumer jusqu'à deux paquets de cigarettes par jour".

- L'alcoolique n'est pas invité à analyser les circonstances dans lesquelles il s'est mis à boire. Il n'est d'ailleurs pas plus invité à porter un regard sur les conséquences de cette alcoolisation. Quand vous attrapez un microbe, une fois celui-ci disparu, vous êtes guéri. Quand vous cessez de vous alcooliser, c'est tout un réseau relationnel qu'il faut rassurer ou reconstituer. La notion même de maladie ne prend pas tout cela en compte. Comment guérir de l'alcoolisme dans ces conditions. On ne peut parler que de rémission.

- La notion même de maladie isole la personne, la dés-insère alors que l'alcoolique souffre d'une mise à l'écart. Cette désinsertion  est sociale au niveau relationnel. Mais paradoxalement  voir l'alcoolisme comme une simple maladie c'est par la guérison ou la rémission préparer  la personne pour la réadapter au système qui l’a conduit à boire. Nous verrons qu'il y a un autre type de réadaptation possible si on veut que la personne soit libérée de l’alcool.

Le Baclofène: Ce médicament est très significatif de la difficulté qu'il y a à traiter l'alcoolisme comme une maladie seulement. Le baclo au départ est un myorelaxant et un médecin a découvert qu'il pouvait traiter l'alcoolisme en se l'appliquant à lui-même en multipliant les doses par 10. Il diminue ou enlève l'appétence dans un certain nombre de cas mais pour combien et dans quel état laisse-t-il le patient?  C'est un peu le système du médiator, il est fait pour le diabète, on le donne pour faire maigrir et il fait des dégâts sur le cœur. Tout cela pour des intérêts financiers énormes. Alors pour le Baclofène, l’Agence de la santé et du médicament a prévu des essais supplémentaires. C'est la bagarre entre médecins. Les uns veulent l'appliquer tout de suite, les autres déclarent que ce n'est pas la solution. Ceux qui ont mis en place la filière de soins actuelle se sentent dépossédés des fruits de leurs efforts. Ici se mêlent des enjeux financiers et de pouvoir.

            N'entrons pas dans cette querelle. Disons seulement que si le Baclofène est efficace pourquoi ne pas l'utiliser. Ce sera heureux pour les médecins, pour le patient et cela permettrait de faire des économies à la sécu car le système actuel coûte très cher à la sécu et son efficacité est minime. Mais ne soyons pas dupe. La difficulté que la personne rencontre avec l'alcool demeure. Il faut une autre approche du problème de l’alcool. Je me propose de vous suggérer cette approche. Elle recoupe me semble-t-il le type d'accompagnement que vous pouvez avoir dans votre association si vous n'avez pas encore été séduit par les sirènes médicamenteuses et médicinales. Je dis cela parce que de nombreuses associations d’anciens buveurs se sont laissées séduire par la démarche médicale allant même jusqu’à changer de nom.

Pour une nouvelle approche de la maladie alcoolique

            Je signale ici une démarche en trois points.

-         1) Avant même de nous intéresser à l’addiction,  avant même de nous intéresser à savoir si c’est une maladie ou pas, intéressons nous à la personne toute entière. Elle appréciera, ne se sentira pas jugée et très vite elle exprimera ce qui ne va pas chez elle. Elle ne posera pas l’addiction comme une chose qui lui arrive de l’extérieur, totalement coupée de sa vie, de son émotion de son ressenti. Elle se sentira coresponsable de sa dépendance. La récolte et la compréhension de toutes les difficultés rencontrées deviendront alors possibles. Seront passées en revue les difficultés au travail, avec la famille, avec les voisins ; le buveur présente ces difficultés comme des reproches qui lui sont faits. Aussi compréhensible que soient ses reproches il faut éviter tout jugement et surtout ne pas répéter sans cesse : «il faut cesser de boire » ce qui l’énerve car il ne voit pas en quoi l’abstinence changera la situation. L’idéal est que la demande d’abstinence vienne de lui. Il y faut du temps.

           2) les causes. Le malade alcoolique autrement dit, celui qui est devenu dépendant de l’alcool n'est plus maître chez lui. Il ne peut plus chasser les pensées qui lui commandent de boire et de boire. Il est soumis à ces pensées comme à des hôtes étrangers qui résistent de toutes leurs forces. Certes il redouble de vigilance, souvent aidé par les siens. Il met tout en œuvre pour ne plus boire comme par exemple pas d'alcool à la maison, pas d'apéros…Mais c'est plus fort que lui, il trouve toujours de quoi boire. Il se ré alcoolise sans savoir même où et comment car les stratagèmes qu'il met en place pour se ré alcooliser obscurcissent sa conscience et son état d’éveillé.

             Selon Freud  la psychiatrie ne croit pas aux mauvais esprits qui s'emparent de la personne et c'est peut être pourquoi elle n'a d'autre chose à dire avec tous les alcoologues "il faut cesser de boire ou il faut baisser la consommation d'alcool.  Les médecins ne croient pas que ce sont de mauvais esprits qui font effraction dans la vie psychique de chacun. Cela vient qu'ils ont une conception très moyenâgeuse des esprits. Autrement dit qu'ils ne savent pas ce qu'est un esprit.  Alors ils considèrent que la personne est entièrement responsable de son alcoolisation. En quelque sorte, ils l’accusent parce que pour eux le mal est dans la personne. «  Il faut arrêter de boire, faite des efforts » répètent-ils. Mais les efforts sont impossibles. Pour comprendre ce qu'est un esprit qui vient coloniser le nôtre, je prendrai deux exemples :

            Le premier est celui de cet homme élevé dans une famille cultivée et pour qui la culture française n'existe pas s'il n'y a pas de vin, s'il n'en consomme pas. D'ailleurs son alcoolisme venait du vin ce qui de plus en plus rare. Cet esprit dominait chez lui. Vu ainsi il ne pouvait plus être français sans boire. Comment chasser cet esprit que certains appelleront cette idée? C'est ce que nous avons travaillé. Il fallait chasser cet esprit de la tête pour qu'il puisse mettre en œuvre sa volonté, pour que son esprit le commande et qu'il ne soit pas envahi par celui qui lui commandait de boire.

            - Un autre disait boire parce que dans sa famille on avait toujours bu un peu. Pour lui cesser de prendre de l’alcool c'était sortir de la branche générationnelle, C’était renier sa famille. La voix de toutes les générations, lui disait de boire pour suivre la voix de la famille. Il était en échec.

            Ces exemples montrent comment il ne suffit pas de dire "cesse de boire" ou de donner des médicaments si on veut que le buveur s'arrache à son addiction. L'art de l’accompagnement consistera à dire à l'impétrant: « mais qui te commande de boire? Quelle est la voix qui te pousse ? Qui parle  lorsque tu parles et que tu crois que c'est toi qui parle? Quel esprit a pris possession du tiens et t'empêche de suivre le tien parce que toi tu as vraiment envie de t'arrêter?  » On entend souvent dire au sujet du buveur: il ne veut rien entendre, on dirait qu'il est possédé. C'est juste mais pas par un esprit venant de je ne sais quel diable avec des cornes, celui là je n'y crois pas parce que nous ne sommes plus au moyen âge et que je ne vis pas dans le monde des voyants, mais par l'esprit ambiant qui se propage de personne à personne et qui vous dit par exemple: "boire ne fait pas de mal, ton problème est ailleurs". Ne vous y trompez pas l’Esprit c'est tout simplement ce qui préside aux voix qui se font entendre, qui prennent possession de votre esprit, de votre pensée et qui vous gouverne à votre place.

            Dans cet accompagnement, il est possible que dans un premier temps ce soit l'esprit d'un autre qui vous aide à vous arrêter de consommer de l’alcool. Lorsque quelqu'un vous dit "je suis à la croix bleue, je ne bois plus", c'est bien un autre qui lui commande de ne pas boire. C'est ainsi que cela ce passe dans les mouvements d'anciens buveurs. Ceux-ci prennent possession de l’esprit de la personne dépendante, elle s'arrête alors de boire sur commande. Mais l'abstinence reste encore bien fragile parce que ce n'est pas la personne qui a décidé, elle n'a pas la liberté, le commandement lui vient des autres. Mais elle pourra profiter de cet arrêt passager de l'alcool pour décider elle-même, reprendre possession de son esprit et choisir ce qu'elle veut. Il arrive alors que la personne arrive à contrôler sa consommation d'alcool parce qu'elle n'est plus influencée par tout ce qu'elle entend au sujet de l’alcool. Son esprit est libre.

 

            3) mettre en place des rencontres et partager cette situation. Dans ces rencontres participent d’autres personnes dépendantes mais aussi la famille, l’employeur et tous ceux qui ont été concernés par les comportements dus à l’excès d’alcool et tout particulièrement ce qui en ont été victimes d’une manière ou d’une autre. En France ceci va à l’encontre des habitudes qui veulent que l’alcoolique soit anonyme, que la victime et l’agresseur (ici celui qui cause des problèmes) ne se rencontrent  jamais. Pas de dialogue ce qui à mon avis bloque la prise de conscience du buveur et alimente la rancœur de ceux qui en souffrent sans que l’on puisse sortir de la situation. Le dialogue responsabilise le buveur et l’entourage exerce ainsi par sa présence seulement une pression utile et raisonnable.

La mise en place des rencontres demande aussi de penser le contenu de ces rencontres.  Je crois qu’il faut sortir du tout psychologique, du tout médical et du tout moral, ne pas seulement faire confiance aux médicaments,  ne pas regarder seulement le passé pour expliquer la situation actuelle. IL faut travailler :

a) La dimension culturelle. Réapprendre à lire. S’intéresser à l’art. Investir ce qui se passe autour de soi. S’alcooliser, c’est répondre à un conflit intérieur. Il n’y a pas d’autres choix que de sublimer ce conflit en s’intéressant à toute forme d’art, à toute forme d’activité.

 b) La dimension spirituelle. Des vieux textes bibliques ont des effets très positifs sur les personnes soit par projection ou parce qu’ils ouvrent des portes sur des domaines importants de la vie comme la question de Dieu, de la mort  de l’amour. Le sens de la vie est abordé. Ces questions existentielles que la société évite par la déchristianisation ou pire les abordent par l’intégrisme, restent présentes et posent question.

 c)La dimension ludique : quels jeux ? Pourquoi ? Quels loisirs ? Dans le jeu la personne est active, elle participe. Regarder la télé, c’est rester passif. Attention : le loto n’est pas le plus actif !

  

-          

 

Conclusion : frontière entre accompagnement par le soin et par le dialogue.

      Ce qui me parait évident, c’est le fait qu’un médicament peut chasser un virus, un microbe, atténuer ou déplacer un symptôme   mais en aucun cas réaménager notre vie. Or c’est bien de cela dont a besoin la personne qui abuse de l’alcool. Nous sommes ici plus près de la philosophie, de la religion, de l’histoire que de techniques médicamenteuses ou autre. On ne peut pas se contenter d’adapter le buveur à une société qu’il refuse à priori. Il doit trouver un lieu où ce refus est explicité puis analysé avec d’autres. C’est plus le rôle des associations que des établissements hospitaliers. Certes le soin peut permettre le démarrage d’une prise en charge que j’appellerai existentielle mais tout le travail reste à faire pour un changement de vie en profondeur, pour qu’il y ait une nouvelle perception de la vie, de la société, du monde. Ce travail ne peut pas être encadré, défini orienté ; il appartient à chaque groupe de définir ses orientations, sa recherche, ses convictions afin que le sujet puisse retrouver une liberté perdue ou jamais trouvée, retrouver une conception de la vie qui donne envie d’être, de s’engager. Il n’y a pas un seul protocole, une seule ligne, une seule pensée, une seule proposition.

      J’ai souvent eu l’impression de transformer le centre de postcure que je dirigeais et ou tout est basé sur une approche médicamenteuse et psychologique en centre de réflexion, de remise en question de la vie, de monastère si le monastère est le lieu où l’humain se prête à de nouvelles orientations de la vie. Sans le chercher, la religion y prenait une grande place à cause de la situation actuelle de notre société où l’islam nous interroge par les interdits qui s’appliquent à la vie quotidienne mais aussi par ces questions fondamentales que sont le pourquoi de  la mort, de la vie, du mal, des croyances, du politique… J’avais même parfois l’impression que les protocoles obligatoires pour ce centre de soin gênaient une telle approche  à cause de l’effet des médicaments mais aussi de par la neutralité demandée très justement dans un centre de soin. Mais la vie n’est pas faite de neutralité, ni politique ni religieuse ni philosophique or c’est la vie, la vie autrement que ces hommes qui venaient dans le centre devaient découvrir.

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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 21:41

 

Le besoin d’ivresse

 

Situation actuelle

 

            Si vous prêtez attention au discours tenu par les soignants (médecins, infirmières…) dans les services d’alcoologie ou les centres de cure vous vous apercevez très vite qu’il se réduit à « il faut arrêter de boire «  accompagné selon le cas d’analyses du présent « regardez dans quel état vous êtes, dans quelle situation vous avez mis votre famille » ou de menaces pour le futur « si vous continuez à boire  ainsi … ». J’ai moi-même été pris à témoins par le médecin du centre que je dirigeais. Un de nos patients avait reconsommé de l’alcool, certes à très faible dose mais la prise de ce produit quelle qu’en soit la quantité était strictement interdite et cause de renvoi immédiat du centre. Cette fois là, le médecin voulait bien différer l’exclusion mais au prix d’une leçon de morale et de prédictions de souffrances et de mort qui me mirent plus que mal à l’aise. Pouvait –on parler de la sorte à un adulte ? Pour avoir assisté à plusieurs  procès de correctionnelle, je peux dire que la justice elle-même ne se le permet pas. Un jugement de justice, aussi sévère soit-il respecte la dignité que tout homme porte en naissant fusse-t-il coupable. Le juge reste le représentant de cette dignité.

 

            Que l’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas ici de jeter la pierre aux médecins ou aux soignants. Il  leur est d’ailleurs assez souvent reproché  de ne rien dire –ou presque rien- au buveur car beaucoup ont du mal à entrer dans un discours fait d’interdits et d’imprécations. Ils comprennent qu’au  de là même du respect dû au malade ce type de propos n’est pas très efficace. Comme me le disait un patient « après avoir entendu pour la énième fois qu’il faut s’arrêter de boire, on a envie d’aller prendre un verre. Je sais pertinemment que je dois arrêter l’alcool, je n’y arrive pas ».

            Ce qui est en cause ici c’est l’approche même de la maladie alcoolique. L’alcoolisme a été entièrement médicalisé. Il est traité comme toutes les maladies. Il y a les médicaments : les anxiolytiques connus souvent sous le nom de benzodiazépine  et dont la molécule maintiendrait le besoin d’alcool (on sait qu’un état de dépression est souvent concomitant de la dépendance à l’alcool), les vitamines et autres fortifiants, les médicaments provoquant le dégout et ceux diminuant l’appétence comme l’aotal, enfin, le dernier en date et à la mode, le baclofène susceptible de modérer l'appétence. . Il y a les cures, les postcures et la psychologie. Cette dernière a pris une grande place et plus particulièrement avec les thérapies dites cognitives qui mettent en place des techniques bien précises pour lutter contre les symptômes. En cela, elles s'apparentent aux médicaments. Elles sont au psychique ceux qu'ils sont au corps.   

 

            Toutes ces approches sont des approches techniques et scientifiques. L’être humain y est considéré comme la « chose » à soigner. Comme un objet, certes choyé, et sur lequel on porte beaucoup d’attention mais sans communication langagière. Le but est d’agir directement sur son mal qu’il soit une lésion du corps (blessures, ulcères atteinte organique), un virus ou microbe, un symptôme (la maladie mentale se manifeste par des symptômes comme l’obsession, la dépression). La dépendance est considérée comme un symptôme d’où l’engouement pour la psychologie sensée la traiter. Pas besoin d’entrer ici dans un dialogue approfondi avec les personnes concernées. Il suffit d’appliquer une technique. D’ailleurs des logiciels très performants, des robots peuvent se substituer au soignant. Vous entrer dans votre ordinateur les informations sur ce qui ne va plus et le logiciel vous sort ce qu’il faut prendre et ce qu’il faut faire. En France le lobby des médecins et des pharmaciens freine le développement de cette manière de se soigner. Il faut le déficit de la Sécu et la crainte des médecins qu’elle ne puisse plus les rembourser pour que l’on y vienne petit à petit et que soit autorisée l’auto médication.

            Cette approche purement scientifique de la personne humaine avec ce discours d’interdit et de menace n’est pas sans rappeler ce temps ou l’alcoolisme était considéré comme un péché et ou l’alcoolique, pauvre pêcheur devant l’Eternel était menacé de châtiments ici et dans l’au de-là. Il était manipulé par l’Eglise et la religion qui le conduisait à leurs croyances. Il l’est maintenant par la machine sociale qui l’enferme  dans les médicaments, la psychologie et les instituions prévues à cet effet. L’opium du peuple est toujours là. Il a simplement changé de nature.

 

L’alcoolisation comme phénomène positif

 

            L’alcoolique est partout traqué : sur la route, dans les entreprises par la médecine de travail, dans les hôpitaux (trente trois pour cent des hospitalisés nous dit-on on un problème avec l’alcool), dans les bistrots (pas le droit de servir de l’alcool à une personne ivre) et chez soi (nous sommes responsables des actes d'une personne qui s'est alcoolisé à notre domicile). Sans oublier les  actes de violences sur femmes et les enfants. Il est évident que cette traque vient de ce que l’alcool est un produit dangereux qui fait beaucoup de dégâts. Je suis d’ailleurs de ceux qui pensent que les effets de l’alcool ne sont pas suffisamment mis en évidence alors qu’ils sont responsables de sept fait divers sur dix  avec leur cortège de violence, d’accidents de toute sortes,  de viols ,  de meurtres. Apparemment, la société a de très gros intérêts à laisser l’alcool continuer à faire des ravages. Du côté de ceux qui le produisent et le commercialisent mais aussi de ceux qui soignent. Tout le monde est gagnant. Ceux qui luttent pour et ceux qui luttent contre. L’alcool est un lubrifiant social  et si la religion musulmane impose petit à petit, avec la complaisance de ceux qui y ont de gros intérêts, à manger halal, peu de choses bougent du côté de l’alcool comme si tout le monde trouvait son compte à pouvoir consommer à sa guise. Mais ne pleurnichons pas sur la liberté de consommer de l’alcool, demandons-nous plutôt comment rendre les citoyens responsables de leur destin en sachant faire usage de ce produit.

 

            Ces considérations faites, nous ne pouvons pas nous rendre aveugle à la porte entrouverte par l’ivresse due à l’alcool qu’elle soit occasionnelle ou  chronique. Selon Jean Jacques Rousseau, « l’homme est né libre et partout il est dans les fers ».  Les fers, c’est la société, avec son ordre, ses exigences, sa technique. L’ivresse, même si ce n’est que passager et illusoire, permet de s’arracher à ces fers. Or, lorsque l’alcoolique passe de la machine sociale du travail et du vécu de tous les jours à la machine soignante avec toute sa technicité, a-t-il le sentiment qu’il quitte les fers ? Mieux encore, si la visée du traitement est de le réadapter à cette société qui l’écrase et l’enferme, remet –on en route le désir pour une vie meilleure? Je crains que non. Soit il se révolte, plus ou moins consciemment et il continue à boire épisodiquement en s’éclatant dans la fête ou  régulièrement de manière tout à fait excessive.. C’est le « je vous emmerde tous, je fais ce que je veux ». Soit, docile comme l’agneau, il se laisse porter, attendant que le médical règle la situation. Il multiplie les cures, prends tous les médicaments et suit les Thérapies proposées. Au mieux, il reste  abstinent« entre deux vins » dirons-nous, quelques temps mais la rechute est sur lui telle l’épée de Damoclès.

            Si le rôle de l’ivresse c’est d’échapper à l’enferment de tous les jours, celle-ci répond aussi à la question ultime de l’homme sur le sens de la vie et de la mort. Soit elle lui, permet d’entrevoir ce que nos yeux ne peuvent  voir (sinon par le rêve) et qui ne peut se dire, autrement  que par l'art. Soit devant l’angoisse, elle annihile totalement la possibilité de penser et abolit la raison: «  Il vit comme une bête » entend-on parfois dire de l’alcoolique.

 

            L'alcoolisation, et les effets  de folie qui s’en suivent, est à la fois une contestation du système social et une interrogation sur le devenir de l’humain. Elle peu s’apparenter à l’art et à la foi. A l’art parce que celui-ci nous conduit bien au-delà de la réalité que nous pouvons observer, bien au-delà des mots, il nous dit l’indicible. A la foi parce qu’elle nous transporte au de là de ce que l’on pensait fini, sans avenir. Là où l’humain se croyait soumis à un destin implacable, comme le voudrait la science et la religion, elle  ouvre une multiplicité de choix possibles. L’alcoolique est celui que la société et les circonstances de la vie on enfermé dans une gare.  Il y a une contrainte de départ. Tel est le destin. Mais le destin n’est pas une destination. Au départ des trains se trouvent affichés les horaires et les destinations. Il est possible de choisir parmi ces horaires et parmi ces destinations.

 

            Choisir, c’est ce que la Croix Bleue proposa dès sa création. Elle était persuadée que l’homme n’a pas à être écrasé par le destin. Qu’il peut le dépasser. C’est ainsi qu’elle ne propose pas de l’adapter à la société, à un système, à une religion. Elle ne cherche pas à le rendre conforme  mais à lui donner les moyens de  réorienter sa vie. Elle ne cherche pas à le faire passer d’un enferment à un autre, de son état « d’alcoolomane »à celui de « d'aliéné social ». Elle l’inciter à se responsabiliser afin qu’en lui, un autre naisse. Dans le jargon on disait que la CB ne transforme pas l’alcoolique en buveur d’eau. Elle l’appelle à entrer dans la foi qui transcende tout, qui fait tout revoir d’un autre œil, qui donne une autre vision de la vie, vision librement choisie. Elle ne crie pas arrête de boire, elle crie « tu peux devenir quelqu’un d’autre », tu peux prendre un autre chemin, tu peux naître de nouveau, tu peux tout recommencer et alors tu arrêteras de boire, alors seulement. L’arrêt de la boisson alcoolisée est la conséquence de la destination que tu prends. Si tu t’arrêtes de consommer de l’alcool mais que tu ne deviennes pas un autre alors tu seras prisonnier de ton abstinence et tu retomberas. Et tu redeviendras l’objet de la science et de toutes les techniques dont elle se sert pour qu’à nouveau tu renonces à l’alcool. Mais tu  resteras toujours ignorant de la vie, de la mort, de Dieu, de l’humain, de l’amour, du beau, du vrai,  bref de ce qui fait vivre.

 

Conclusion et perspective.

 

            Pour conclure cette première partie je dirai que l’alcool est utilisé pour que s’entrouvrent sur la vie des portes verrouillées par notre société. L’ivresse est comme l’utopie dont le philosophe  Paul Ricœur disait « qu’elle est le remède à la pathologie dominante de la pensée », on pourrait dire  que l’ivresse est un remède à la maladie de notre société avec ses exigences, sa pression, ses répétitions. La question ne se résume pas  à se demander comment la supprimer ce qui enlèverait toute l’espérance de conditions et  d’un temps meilleurs mais comment regarder à travers cette porte qui s’entrouvre sans que l'alcool joue le rôle du groum. Il ne s’agit pas de trouver un remède pour fermer cette porte, le remède deviendrait vite poison, mais de trouver des moyens pour la maintenir entrouverte.  Il ne s’agit pas de remplacer l’alcool par des techniques scientifiques ou par des psys qui laissent croire qu’il n’y a rien derrière la porte mais de se demander ce qui nous permettra de maintenir le désir d’exploration de ce qui se cache derrière cette porte.

            L’alcoolique n’est pas coupable d’avoir ouvert cette porte, il n’est  pécheur ni devant l’Eternel ni devant les siens. Il n’a pas commis d’acte répréhensible. Il a subi son destin et rencontré les grandes interrogations de la vie. Pour en revenir à la gare, on pourrait dire qu’il a rencontré le grand tableau des destinations. Il ne lui reste plus qu’à assumer son destin afin de choisir la destination à prendre.

 

 

L’art et la foi.

 

            Nous avons vus que s’alcooliser c’est entrouvrir  une porte sur le sens et le pourquoi de la vie. Si cette porte peut-être refermée le champ qu’elle a laissé entrevoir ne peut pas ne pas être exploré. C'est la fin de l'espérance. Il y a risque de s’enfermer dans la dépendance jusqu’à la mort. Il nous a semblé que les deux portes possibles permettant cette exploration sont  l’Art et la foi. Quant au champ à explorer, sachons qu’il ne le sera jamais. Il faudra se contenter de l’entrevoir. Si un reproche peut être fait aux religions, c’est bien celui de nous avoir fait croire que cet ailleurs est comme ceci ou comme cela. C’est ainsi par exemple que l’on a inventé l’enfer, le purgatoire le séjour des morts et j’en passe. Mais la porte entrouverte est indispensable au risque d’étouffer.  Elle est aération de la vie. Si la porte entrouverte par l'alcool est devenue dangereuse, alors choisissons d’autres moyens. Je vous propose de  se pencher sur  ces deux portes que sont l’art et la foi.

 

L’art.

             L’art est cette chose qui nous en dit plus que ce qu’il présente. Regardez un tableau. Certes il représente un paysage, des objets, un personnage. Mais il se dégage autre chose que ce qui se voit. C’est la raison pour laquelle certaines peintures ont un très grand succès ce qui fait monter les prix ! Prenez un morceau de musique. C’est un ensemble de note mais nous entendons bien plus que le bruit qu’elles peuvent faire. Le poète nous en dit bien plus que ce qu’exprime les mots qu’il couche sur papier. L’œuvre d’art nous dit ce que rien d’autre ne peut nous dire. Elle touche ce qu’il y a de plus profond  et de plus intime en chacun de nous. L’artiste nous fait signe en direction d’un lieu situé au-delà du mur du langage. Dans son œuvre il y a une invisible présence et l’observateur y fait une mystérieuse rencontre. L’œuvre de l’artiste saisit, elle impose le silence, un silence religieux : l’art est mystique. Il n’y a pas de parole mais autre chose s’y fait entendre.

 

            Prenons l’exemple de Mona Lisa, la Joconde. Elle parait avoir un secret pour séduire autant de gens, mais lequel ? La science s’affaire à le percer. Historiens, ingénieurs, psy sont mis à contribution. Les techniques les plus avant-gardistes aussi : scanner, rayon X. Elle est le centre d’une recherche tous azimuts. On mesure le tableau, on le radiographie, on fait des analyses de toutes sortes : peinture, matériau du support. On examine l’éclairage, les perspectives. On s’interroge sur l’identité de Mona Lisa : son âge, son sexe,  sa taille, son origine, sa situation, est-elle enceinte ? De Qui ? Bref, la technique cherche mais ne trouve pas. L’artiste trouve sans chercher.

            Devant ce tableau, il faut se taire. Recevoir le sourire énigmatique de Mona Lisa, sourire qui ne s’adresse qu’à celui qui la regarde. Ce n’est plus vous qui voyez, c’est  elle qui vous regarde. Il faut faire silence et entendre ce qu’elle dit. Non seulement faire silence des bruits extérieurs mais dans sa pensée intérieure. Ras le bol des explications des bavardages, de la psychologisation du monde, de Dieu, de la dépendance…

 

            Lorsque j’étais en situation j’ai pu expérimenter l’effet que pouvait produire un poème lu par exemple à l’ensemble des patients présents ce jour là ou encore l’intérêt qu’ils portaient à un texte de la mythologie ou un récit tiré de la bible. Apparemment ces textes n’avaient rien à voir avec l’alcoolisme mais ils faisaient du chemin dans la tête des curistes. Beaucoup au cours de la journée venaient me remercier et c’était souvent l’occasion d’un entretien qui comptait dans le déroulement de leur séjour.

 

  los borrachos o el triunfo de baco 1629 diego velazquez

 

            Je vous propose aussi d'examiner le tableau de Vélasquez: "los borachos" ( les ivrognes). Nous y voyons la beauté des hommes lorsqu'ils sont fatigués, leur corps lourds et fragiles, leur arrogance en cache misère, un monde à part, le leur, celui de l'ivresse partagé et l'abattement qui suit. Ces hommes sont le symbole de l'humanité comme la balance est le symbole de la justice.. Au delà de leur alcoolisme, nous voyons la grandeur de l'homme non pas dans sa puissance mais dans sa faiblesse. Ils restent homme jusque dans leur déclin. Ils sont tout entiers dans leur corps et leur esprit est ailleurs. Ils nous parlent de l'humanité, du sens des valeurs et de la vie.

            La croix Bleue est née parce que des hommes et des femmes ont porté sur ces ivrognes un regard qui leur a permis de discerner l'humanité qu'il y a fond de chaque être. Ils n'ont pas dit :"pauvre alcoolique sans esprit, au corps meurtri", ils ont dit: "voici l'homme". Et aujourd'hui encore c'est ce voici l'homme, voici la femme qui nous guide.

            Quand au Dieu qui adoube l'un d'eux, c'est Bacchus, dieu du vin. Et si c'était Jésus, le Christ bénissant l'humanité qui est en chacun. C'est peut être aussi la remise d'insigne à la Croix Bleue!

 

La foi 

 

            La foi est souvent confondue avec la religion. Cette erreur porte un grave préjudice aux humains car voulant s’écarter de la religion et de l’Eglise qui la représente, ils écartent le questionnement sur l’existence. Ce questionnement Sheaspeare dans Hamlet le formule par la question bien connue : « To be or not to be » être ou ne pas être. Ce n’est pas une question sur l’identité (suis-je français ou pas, musulman ou chrétien, noir ou blanc…) mais une question ontologique autrement dit sur le fait d’être ou ne pas être. Et l’alcoolique nous rappelle qu’il veut être, être quelqu’un, ne pas se fondre dans la masse des inconnus, des ignorés et des anonymes. Etre, exister, voilà la revendication des humains.

            La foi, c’est laisser libre cours à la curiosité qui interroge sur le « d’où je viens «  et où je vais et avec moi d’où vient l’humanité et où va t-elle ? », qu’est-ce qu’exister, Dieu existe-t-il et si oui quelle est sa nature ? La Croix bleue, premier mouvement en France à se soucier -                                    à la suite de plusieurs mouvements anglo-saxon-  du mésusage de l’alcool dans notre société, a posé toutes ces questions comme point de départ de toute réflexion et de  toute reconquête d’une liberté perdu. L’arrêt de l’alcool n’était pas une fin en soi mais un moyen pour accéder au pourquoi de la vie et de la mort. Ceci explique d’ailleurs qu’un grand nombre d’hommes et de femmes se soient reconnus dans ce mouvement alors qu’ils n’avaient aucune dépendance à l’alcool. Ils ne sont pas devenus des ayatollahs de l’abstinence allant jusqu’à interdire le vinaigre, les parfums et le vin de la communion eucharistique. Ils savaient que si le cœur des questions essentielles sur l’existence était atteint, la régulation  de la consommation de l’alcool se ferait y compris lorsque l’abstinence de tout produit alcoolisé s’impose.

 

            Pour atteindre ses objectifs la Croix Bleue a puisé dans ce qu’elle connaissait et qui était susceptible d’éveiller et de répondre aux questions vitales de l’existence. C’est ainsi que des textes tirés de la bible, de l’Ancien testament comme du Nouveau, étaient lus et commentés lors de réunion de groupe ou d’entretiens individuels. Leur fonction était de solliciter la pensée afin de la sortir de la prison dans laquelle elle s’était enfermée par peur d’elle-même  ou des autres. Ils devaient briser sa servilité et la sortir de l’ornière de l'imitation et de la répétition. Ils utilisaient le symbolique –les images- pour que chacun puisse accéder librement et d’une manière simple au sens qui donnerait une nouvelle orientation. Des images fortes revenaient souvent comme « l’eau vive », « naître de nouveau » « la paille et la poutre » « le bon berger » « la résurrection ». Ces images bouleversaient puis remodelaient  et transformaient ceux qui les méditaient. Un membre participant à ces rencontre me disait « on ne ressort jamais de ces réunions comme on y est entré ». Un autre confiait « je ne sais pas pourquoi mais c’est le message de la bible qui me fait le plus de bien ».

            Au fil du temps ces textes n’ont plus été reçus comme ouvrant de nouveaux horizons mais comme des succédanés de rituels religieux protestants. Ses pratiques devenaient intolérables. Elles étaient vécues comme des conduites de prosélytisme avec tentatives de récupérations au profit des Eglises protestantes. Les catholiques ont alors créé leur mouvement avec la Croix d’OR devenu SOS santé,  puis vie libre qui se voulait plus près du monde syndical et plus éloigné de l’Eglise catholique. Aujourd’hui le religieux n’est plus d’actualité dans les mouvements : plus de rituels, plus de lectures bibliques, plus de cantiques. Avec le religieux a disparu aussi la foi c’est à dire le questionnement sur le sens de l’existence, sur la vie, sur la mort, sur le pourquoi des choses. Les discours comme les pratiques restent collés  au vécu de chaque jour à l’image de ce qui se passe dans les services d’alcoologies et autres cures ou postcures. La morale y est triomphante : « il faut arrêter de boire »  et l’adaptation  au modèle social  prônée « entrez dans le rang ». Il n’y a plus rien pour rêver, imaginer, espérer.  Il n’y a plus d’autres espaces que celui de la réalité quotidienne. Il faut arrêter de s’alcooliser pour s’incérer à la place que la société veut bien vous donner. Il faut se conditionner à l’abstinence. Redevenir normal, ce qui d’ailleurs est un mensonge puisque dans notre société le «  normal » c’est celui qui peut consommer modérément de l’alcool.

            La question se pose alors de savoir s’il est encore possible d’avoir une approche de l’alcoolisme qui ne soit pas purement technicienne et adaptatrice avec comme base les médicaments, les services hospitaliers et la psychologie. La Croix Bleue peut-elle redevenir ce qu’elle a voulu être à une époque ? L’histoire  nous apprend que l’on ne revient pas en arrière. On ne reconstruit pas des machines qui ont plus de cent ans à l’identique sinon pour les musées. Mais la finalité poursuivie par la machine peut susciter de nouvelles créations, de nouvelles inventions mieux adaptées à la réalité du moment. On peut rêver d’un mouvement ou d’une nouvelle Croix Bleue ou l’art aurait toute sa place mais aussi tous ces textes de la mythologie. Je rappelle que les mythes ce sont ces texte tirés de la bible, du Coran, du monde grecs, égyptiens, bouddhiste, et de toutes les civilisations et qui nous raconte l’humain et ce qui se passe en lui. J’ai pu expérimenter par exemple l’intérêt de certains textes d’Homère (Ulysse) et voir combien ces textes parlaient à ceux qui les écoutaient. Ulysse s'attachant au mât du bateau pour ne pas se laisser entraîner par les sirènes ne laisse pas indifférent celui qui se sent attirer irrésistiblement par le produit de sa dépendance. Le décor de l’Eglise avec ses statues et autres objets du culte  peuvent interpeller celui qui cherche. jusqu'à remodeler son psychique. Au-delà de toutes ces lectures, de tous ces objets, la foi dit ce que les yeux ne peuvent pas voir, ce que les oreilles ne peuvent pas percevoir, ce que la psychologie ne peut croire. Ceci dit la foi est une folie pour la science et la question de Dieu est incompréhensible pour le scientifique. Lui, il approuve Thomas, le disciple de Jésus, lorsqu’il déclare qu’il ne croit que ce qu’il voit et ce qu’il touche. L’être humain a besoin de croire plus loin, de penser un ailleurs. Il a besoin d’une fenêtre qui s’ouvre vers un autre monde, un autre paysage, un ailleurs.  Ce besoin je l’appelle la Foi. C’est elle que la Croix bleue s’est attachée à mettre en lumière.

 

            A travers la foi, elle a abordé la question de Dieu : existe t-il ou n’existe-t-il pas ? Y a-t-il quelque chose ou rien ? Elle ne l’a pas abordé sous  l’angle religieux qui  fait la promotion de Dieu  et affirme son existence, elle l’a abordé afin de situer l’homme dans l’univers et  de mesurer quels étaient ses besoins : besoin de présence,  de désir, de tendresse. Je vous propose d’examiner cette triade avec vous dans notre prochaine séance.

 

 

 

 

Amitié, désir, amour

 

            Qu’est-ce qui peut transformer l’être humain sinon sa relation aux autres ? Nous devons ce que nous sommes au types de relations que nous mettons  en place avec notre entourage, objets,  êtres et  idées y compris. Trois mots grecs désignent cette relation philia, éros et agapè. Ces trois termes n’expriment pas une hiérarchie de degrés dans la relation. Chacun caractérise une qualité et une fonction bien particulière.

 

Philia

         C’est Aristote 3OO ans avant Jésus-Christ qui utilise ce terme. On pourrait le traduire par amitié. Il signifie les relations sympas, la manière d’accueillir (avec le café les petits gâteaux par exemple), l échange des nouvelles concernant les uns et les autres. Dans la vie de chaque jour ce sont les bonnes relations avec les voisins, beaucoup d’attention  à leur égard, rendre service sans rien attendre en retour. Cela peut aller jusqu’à la générosité si je prends du temps pour eux et si j’engage un peu de mon argent ne serait-ce qu’en partageant un repas avec eux.

            Ce serait une erreur de penser que ce type de relation est sans valeur ou quelle reste superficielle et moins importante que des relations plus engagée. La philia a une fonction bien spécifique et lorsque dans un quartier ou un groupe, une personne pratique la philia, elle fait du bien à tout le monde, elle permet des changements et parfois il n’en faut pas davantage pour qu’une personne dépendante cesse de s’alcooliser. Ce type de relation se traduit habituellement par » ils sont (ou il est) tellement gentil ».  La gentillesse oblige. On peut dire sans crainte qu’un peu plus d’amitié (de philia) et de bienveillance dans notre société changerait bien des choses, chacun se reconnaissant dans l’autre. L’amitié s’oppose à l’agressivité et au dénigrement, elle permet de ne pas transformer l’autre en ennemi mais de porter sur lui un regard neutre sans jugement de valeur. J’accepte l’autre tel qu’il est.

 

Eros

         Ce terme d’Eros est employé par Platon autre philosophe grec qui lui-même était le maitre d’Aristote. L’éros se définit comme l’amour du beau. Il est le désir de vivre. Il s’oppose à la mort thanatos. Il pousse l’humain à investir le monde, à s’intéresser à tout. C’est un élan une sorte d’énergie en mouvement tournée vers les êtres et les choses de ce monde.

            Une personne dépendante de l’alcool n’a souvent plus d’élan pour vivre. Elle a capitulé, elle ne s’intéresse  à rien sinon à la bouteille. Elle s’attache à l’alcool et plus ou moins consciemment désire mourir. La première des choses à faire dans ce cas c’est de remettre en route le désir, créer cette tension qui pousse vers l’avant,  attise  à nouveau la curiosité et le mouvement vers les objets de ce monde et vers les autres. Eros nous fait prendre des risques, il est ardeur, il est chevaleresque. En espagnol pour dire aimer il y a deux mots : gustar pour leschoses (me gusta los pasteles) , j’aime les gâteaux et querer pour les personnes (me quiero la mujer) j’aime la femme. On peut traduire par « je veux la femme ». Il y a bien cette idée de mouvement et de possession.

            Le mot éros a donné érotisme et l’objet érotisé c’est l’objet qui attire et vers lequel je suis attiré. Dans le corps humain, il y a des zones dites érogènes comme les seins par exemple. Ce sont les zones du plaisir réciproque. L’homme les désire et la femme aime qu’ils soient désirés. Ils poussent l’un vers l’autre. Ainsi le désir, je dirai « l’amour désir «  est la base fondamentale de la relation vers l’autre. Quand il n’y a plus de désir, l’humain reste enfermé en lui-même: c’est  la dépression. Il n’a plus goût à rien. Inversement le désir suscite le beau. Pour aller vers l’autre je me mets beau, propre. Là encore on sait combien la personne dépendante a perdu ce réflexe. Et combien elle se néglige. Même l’alcoolisme du conjoint enlaidit. J’ai pu remarquer combien les épouses d’alcooliques deviennent belles lorsque leur conjoint ne s’alcoolise plus et réciproquement lorsque c’est la femme qui boit.

 Assimiler Eros à la sexualité est une grossière erreur. C’est une des raisons pour laquelle la pensée chrétienne l’a très injustement ignoré voire éliminé. Le désir est l’énergie indispensable qui anime l’humain. L’utilisation de cette énergie est un autre débat.

 

Agapè

         Terme inventé par l’apôtre Paul tel qu’on le lit dans la bible. L’amour Agapè c’est l’amour de Dieu redistribué aux humains. Cet amour ne peut pas venir de l’homme de par sa volonté. Il lui est donné par Dieu. Jésus est celui qui a su pleinement manifesté cet amour. S’intéresser à Lui c’est se donner les moyens pour vivre cet amour. C’est apprendre à aime, vaincre sa peur afin d’aimer ceux que l’on n’aime pas, ses ennemis dit l’Evangile. L’amour transforme les gens : « les dragons ne sont que des princesses qui attendent d’être aimées ». (Rilke).Cette vision de l’amour a des côtés positifs et négatifs à la fois.

            Du côté positif  notons qu’aimer en Dieu c’est vivre dans la même maison que celui que j’aime. Celui-ci n'est pas chez lui et lui n’est pas chez moi, nous sommes chez l’Autre. Ainsi, il n’y a pas de rapport de supériorité de l’un sur l’autre. Si j’aide quelqu’un, je ne suis pas son sauveur et lui le sauvé car en dernier ressort, c’est Dieu qui sauve. Il n’y a donc pas à se targuer d’avoir fait ceci ou cela. Ce n’est pas comme en politique ! Il n’y a pas de rapport assistant / assisté. Tous les humains  sont égaux, tout est déjà inscrit dans la création. Cette position qui consiste à « être en Dieu » est un facteur de paix et de sérénité. Je me sens déchargé de ce que je ne peux pas mener par moi-même. Je dépasse ce qui m’arrive. J’ai souvent entendu : « heureusement que Dieu ne m’abandonne pas, sinon je ne tiendrais pas le coup/». Je préfère : « dans cet Espace qu’est Dieu, il n’y a pas d’échec ».

            L’aspect négatif n’est pas sans importance. Tout d’abord, l’amour agapè est devenu la tarte à la crème. Les chrétiens utilisent le terme pour désigner  tout type de relations. L’amour est la solution à tout. On ne sait plus trop ce qu’est l’amour. Par ailleurs s’attacher sans discernement ce n’est pas aimer et il y a le risque de tomber dans le sentiment puis le fusionnel : l’autre et moi nous ne faisons qu’un. Un tel amour déresponsabilise entièrement que l’on attribue l’amour à Dieu ou au prochain qui vont agir à ma place, ce sont eux qui sont responsables de moi. Un tel amour entraine la pitié, la charité et l’assistanat. Il peut déculpabiliser mais à quel prix ! Or aimer, c’est dire « il est bon que tu sois toi-même. Prends-toi en charge. Intéresse-toi au monde qui t’entoure ». Le non attachement consiste à laisser les choses être.

 

            Conclusion : comment établir une relation qui permette à mon interlocuteur de sortir de l’ornière dans laquelle il est tombé ? Comment l’aimer ? A travers les trois termes dont il a été question ci-dessus essayons  de trouver notre manière à nous. Habituellement la psychologie s’intéresse au passé. L’anamnèse permet au patient de retrouver son vécu et ses réactions. Je vous ai proposé de partir de l’avenir et de l’angoisse qu’il suscite. Il m’a semblé que cette façon de faire était plus près de l’approche de la Croix Bleue voulue dès le départ,

approche qui récuse le « je bois  à cause de … » et le remplace par « je bois pour… ». Autrement dit et en résumer, « je bois pour vivre ». Apprenons à vivre mais sans alcool !

 

 

Quelques notes:

 

NB  (1er partie): Parce que l’ivresse ouvre une nouvelle porte sur la vie, de nombreux artistes et écrivains  tels Baudelaire, Kerouac, Bukowski, marguerite Duras, tous noirs et flamboyants ont pu nous donner des œuvres étonnantes. Ceci dit, l’alcoolisme ne fait pas de l’humain un artiste. Encore faut-il l’être avent même de boire ; il ne suffit pas de se noyer dans l’alcool !

 

NB (2eme partie) : La philia amène la jouissance puisqu’elle est synonyme d’harmonie dans la relation avec les autres. C’est la bonne entente du village, du quartier, du groupe. Elle est porteuse de bonheur s’il n’y a pas d’obstacle à dépasser.

            Dans l’Agapé, il y a cette idée que l’objet aimé a une valeur. Cette valeur peut-être positive ou négative puisque l’agape invite à aimer celui dont la valeur est perçu tout à fait négative. C’est la révolution apportée par l’Agapé.

 

NB: Différence entre amour et désir. Le désir ce suffit par lui même. Il n'a pas besoin de l'objet. Le plus souvent, il s'apaise quand il a l'objet. C'est par exemple le cas de la faim qu'apaise l'entrecôte tant désirée. Chez l'alcoolique une fois la bouteille consommée, il en faut une autre. L'alcool n'apaise plus ou si peu et pour un temps si court. Le désir est une dynamique qui se soutient par lui même.

L'amour ne s'éveille que lorsque l'objet lui apparaît et suscite son intérêt. Il ne s'éteint pas dans la possession de l'objet mais trouve là au contraire son déploiement authentique. Le sujet se complait dans la présence et la pensée de l' être aimé. Dans l'amour une valeur est attachée à l'objet qui est ainsi installé dans la sphère du permanent. C'est l'exemple des couples qui durent  avec toujours le même partenaire.  A la CB c'est la vie sans alcool.

 

         Formation donnée à la rencontre Régionale CB du 29:30 septembre 2012

          à Notre Dame de l'Hermitage à St Chamond par Serge SOULIE

                    

 

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 22:07

            Océane huit ans vient de perdre la vie, violée et tuée par un jeune père de 25 ans ayant trois enfants. Encore un fait divers qui émeut la France entière. " Cette petite ne méritait pas çà" entend-t-on dire par ceux qui sont émus, comme si une enfant pouvait mériter la mort. Mais il est vrai que, gouvernement en tête, on nous lave tellement le cerveau avec le" mérite" que les gens du peuple ne croient plus que cela tandis que d'autres savent qu'ils ne méritent pas grand chose mais paressent à longueur de journée dans un bonheur ostentatoire , arrogant et provocateur. Ils ont simplement hérité!

            Mais le plus grave dans ce fait divers c'est le peu de cas accordé à la cause de ce viol et de ce meurtre : l'alcool. La marginalité, le chômage, la drogue, sont maintes fois répétés. L'alcool y est mentionné comme une cause annexe et secondaire. Or, il est clair que l'alcool est bien la cause principale.

            Certes tous les violeurs et tueurs n'opèrent pas sous l'effet de l'alcool encore qu'il y ait  peu d'études sur la quantité absorbée au moment des faits et cela pour trois raisons:

            Tout d'abord parce que le meurtrier est le plus souvent découvert plusieurs jours après. Il est donc impossible de vérifier le taux d'alcool au moment des faits. Une enquête ne pourra jamais dire le niveau d'alcoolisation d'une personne au delà de 24 heures.

            Ensuite parce que l'état d'alcoolisation n'est pas perçu par nos concitoyens. Lorsqu'ils apprennent que tel ou tel de leur voisin à un gros problème d'alcool, ils sont tout étonnés parce que disent-ils , ils ne l'ont jamais vu  ivre.  Un taux d'alcoolisation de 3 ou 4 verres leur parait tout à fait normal et sans risque.

            Enfin et d'une manière générale la population croit qu'être alcoolique , c'est rouler sous la table et être un ivrogne invétéré aux stigmates parfaitement visibles.  Or nous savons bien que l'alcool modifie nos comportement dès le premier verre. Il agit sur nos pulsions qui ne sont plus contrôlées. Pas besoin d'être soul pour en arriver là. Ainsi, la pulsion débridée, le viol peut avoir lieu et devant l'atrocité de ce qu'il vient de faire, le violeur tue pour faire disparaître le mal  dont il prend conscience et dont il vient d'être l'auteur. Peut s'ajouter aussi le souci de faire disparaitre toutes les traces du méfait accompli.

            L'alcool, responsable de huit faits divers sur dix n'est pas pris au sérieux. La société ferme les yeux. On ne touche pas à l'alcool et on lui offre chaque année, en sacrifice, des milliers de personnes, sur les routes, dans les familles, dans la rue...  Il exacerbe toutes les passions et les rend dangereuses. Quand taxerons-nous davantage l'alcool?

           

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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 11:43

 

            Tous les cinq ans les français y ont droit : « La science prouve que le vin est un bienfait pour la santé, il est donc impératif d’en consommer ». Cette fois c’est du Bourgogne qu’il s’agit, un vin riche en tanin et en anti oxydant. Rien de nouveau sous le soleil. Les propriétés de ces deux composants étaient déjà connues. Elles sont donc encore une fois vérifiées par les travaux du docteur Norbert Latruffe. Et quelle démonstration ! Trente patients opérés d’un infarctus du myocarde divisés en deux groupes. Après deux semaines de « traitement *», on constate chez les patients de ce groupe une diminution de moins 18% de mauvais cholestérol, une augmentation du potentiel de l’antioxydant et une plus grande fluidité du sang.

           

            Outre le fait d’être septique sur les  conditions de cette expérience, à savoir  nombre de patients concernés (30) et la durée  du traitement (15 jours), quand  on sait que ce type d’expérience se pratique sur des milliers de personnes et sur plusieurs années on ne peut que s’interroger sur le souci de ritualiser la prise du vin : un verre à tous les repas et de définir la  quantité : un verre.  N’est-ce pas ce que vise le lobby des alcooliers qui cherche, pour des raisons commerciales évidentes,  à fidéliser ses clients sous prétexte que le vin est bon pour la santé. Notons par ailleurs la remarque du docteur pour qui le Bourgogne remplit parfaitement le but qu’il s’est assigné ! La dernière fois c’était le bordeaux ou encore le vin du biterrois. Normal le député docteur était de là bas. Celui-ci est de Dijon. A quand le tour du Champagne, des vins de Loire, du Frontignan, de la Blanquette de Limoux, de la clairette de Die et j’en passe !

 

            Nous ne nous mettrons pas dans la position ridicule qui nierait les bienfaits du tanin et de l’anti oxydant. Disons simplement :

---  Qu’il est possible de les trouver ailleurs comme dans le jus de raisin.

Que c’est la dose qui fait le poison. Le vin en tant que tel n’en est pas un. .

Inviter à boire un verre de vin à chaque repas peut s’avérer dangereux pour certains.  Ce peut être une porte ouverte à l’addiction à l’alcool.

Qu’il est préférable,  pour soi mais aussi pour les autres, de prendre le risque d’une fragilité cardiaque s’il s’agit d’éviter une dépendance à l’alcool.

 

Cher docteur qui vous attachez tant à démontrer les bienfaits du vin, nous connaissions les tartufferies,  nous craignons avoir découvert les latruferies.

 

 

* 1 verre de vin au repas de midi ,1 verre de vin au repas du soir 

           

 

           

 

 

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2 avril 2010 5 02 /04 /avril /2010 20:52

 

 L'alcoolisme reconnu comme maladie


            Aujourd'hui, l’alcoolisme est reconnu quasi unanimement comme une maladie. Le corps médical, a été le premier à faire cette démarche ; l'OMS le dépeint  comme «  des troubles mentaux et du comportement liés à la consommation d'alcool » ;  le  public,  adhère également à la notion de maladie tout en feignant d’ignorer la dangerosité des boissons alcoolisées. L’emploi du mot alcoolisme est  le plus souvent  évité au profit de termes plus précis comme  œnolisme, éthylisme, exogénose, intoxication OH et plus  généralement encore dépendance ou addiction. Ces termes  veulent écarter toute idée de jugement attachée au mot alcoolique dans le langage courant.  Les malades eux-mêmes n'aiment pas ce terme  parce qu'ils ont  du mal à se reconnaître comme tels. C'est ainsi que l'on est en droit de se demander si ce mot est évité pour ne pas les choquer et les contrarier à  moins que ce soit par  manque de courage ou par excès de précaution de la part des soignants.  Evitons les mots qui fâchent!


                 1- Raisons   amenant à faire de l'alcoolisme une maladie.


             Au 19 ème siècle l’alcool était une boisson magique aux propriétés divines. Pour s’opposer à ses effets, les antialcooliques l’avaient désignée comme une boisson diabolique,  autrement dit   comme le mauvais objet.  Ainsi, ceux qui s'adonnaient à un tel breuvage étaient considérés comme gagnés par le vice, ce qui leur valait d'être marginalisés et rejetés. Ils  faisaient l'objet de condamnations à la fois religieuses, pénales et sociales.  Du bon utilisateur rabelaisien du 16 ème siècle où l’ivresse était considérée comme un bonheur,  on était passé au mauvais utilisateur modèle Zola, l’alcool étant la cause de bien des malheurs. Le concept de maladie permettait de sortir de la vision manichéenne de l’alcoolisme.

            Cette nouvelle définition provoquait  alors un nouvel intérêt pour le malade qui  désormais, faisait l’objet de toute l’attention des soignants.  La souffrance physique et morale leur devenait insupportable dans une société qui se veut aller de l'avant dans tous les domaines et tout particulièrement dans celui de la douleur.  Le désordre social occasionné par la dépendance était mis en évidence à travers les violences conjugales, les mauvais traitements aux enfants et les accidents en tout genre.  Le coût de l’abus d’alcool devint un enjeu économique  qui ne pouvait rester sans réponse. 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               Enfin,  les progrès scientifiques et l’apparition de nouveaux médicaments  encourageaient les médecins à imaginer des soins efficaces. L'espéral avec les cures de dégoût,   la piqûre chauffante et son injection de sulfate de magnésium et plus récemment l’aotal, portaient beaucoup d'espoir. Ils ont été largement utilisés. La mise  sur le marché  de psychotropes aux  nouvelles molécules  limitant considérablement les effets secondaires laissait espérer la mise en place d’un accompagnement au long cours venant tempérer les effets d’un sevrage difficile à mettre en place et à supporter.  A cela s’ajoutait une demande importante des associations, pas toujours satisfaites des résultats  obtenus auprès des malades alcooliques et en quête de nouveaux  moyens pour venir à bout de la dépendance. Les médecins étaient sollicités et vilipendés s'ils ne répondaient pas.

            Tout était en place pour que l’alcoolisme soit reconnu comme  une maladie. La démarche s’effectuera dans les années 50-60. Le concept est maintenant acquis depuis une quarantaine d’années. L’alcoolisme est soigné au même titre que toutes les maladies. Des protocoles de soins ont été mis en place et validés par la conférence de consensus par exemple.

            La médicalisation radicale de la dépendance à l’alcool a eu des aspects incontestablement positifs dans le traitement de cette pathologie et des pathologies associées.  Elle a aussi appauvri l’analyse des mécanismes menant à la dépendance et stoppé les recherches d’autres méthodes du traitement d’une telle addiction. C’est ce que nous allons développer maintenant. Je demande toute votre attention car vous ne trouverez pas les arguments développés ici dans la littérature de la spécialité.


            2- Aspects  positifs de l'alcoolisme traité comme maladie


            La notion de maladie a facilité la prise de conscience et l'acceptation d'une problématique   chez le patient comme dans son entourage. On avait  moins de  honte pour reconnaître un abus  chronique d’alcool. Entreprendre une démarche de soin devenait alors possible pour le malade soutenu par l’entourage familial comme professionnel. On a vu alors des enfants, des conjoints ou des employeurs accompagner leurs "malades alcooliques"  dans des services de soins à l'hôpital ou dans des centres de cure ou de post cure. L'effet a été positif sur les soignants qui ont pu s'affranchir du sentiment de rejet qu'ils avaient à l'égard de la personne alcoolique, cette dernière devenant un malade comme les autres. Par ailleurs des méthodes purement techniques avec injection de produit chimique visant au sevrage comme la cure de dégoût, la piqûre chauffante ont été quasi abandonnées  et ont fait place à l'écoute,  à l'entretien psychologique et  à l'accompagnement thérapeutique. Le malade n'est plus seul en face du médecin, il est inséré dans un réseau de soutien auquel participent soignants, travailleurs sociaux et suivant les circonstances des intervenants plus spécifiques comme des délégués de justice  ou des chargés d'insertion professionnelle par exemple. 

N'oublions pas aussi les aspects pratiques de cette reconnaissance de la dépendance en tant que  maladie  comme  la prise en charge par la sécurité sociale des soins et des indemnités journalières, et par  les caisses complémentaires  du forfait journalier. Ou encore l'influence sur les lois du travail pour inciter la personne à se soigner tout en la protégeant  par une réglementation. 


            3- Aspects négatifs de l'alcoolisme traité comme maladie


            Il y a aussi des aspects gênants sinon négatifs dans cette définition de l'alcoolisme vu seulement comme une maladie.

                        a) auprès du malade lui-même.


            Le premier de ces aspects facilement observable dans les lieux de soins, est l'installation de la personne dans son statut de malade.   "Puisque je suis un malade, j'attends que l'on me soigne,   mon état de santé est entre les mains des médecins, je n'y suis pour rien".  Beaucoup de malades se flattent d'avoir un des meilleurs alcoologues de France  et ils attendent de voir si  le service dans lequel ils sont actuellement  fera mieux que les services par lesquels ils sont passés et qui n'ont pas su les sortir d'affaire. Cette attitude s'ajoute à celle niant toute responsabilité dans le processus qui les a conduits à l'alcoolisation. C'est toujours la faute aux autres ou aux conditions de la vie.  Il n'y a aucune prise en charge de leur situation. Ils attendent passivement sans pour autant définir l’objet de leur attente écrasés par le nihilisme de la dépendance.  Inversement, toujours dans ce premier aspect nous mentionnerons la culpabilité que la notion de maladie fait peser sur certains patients. "Si je suis malade, c'est de ma faute. Je suis un faible et un lâche. Je n'ai pas su dire non. Tout ne dépend que de moi. Je ne vaux pas grand chose." Il y a une sorte d'accablement venant anéantir toute tentative d'effort pour en sortir. La personne ne se sent pas à la hauteur.  Certes, on peut penser qu'il y a là une mise en scène pour laquelle les alcooliques sont très doués, mais il est incontestable qu'un sentiment de dévalorisation, souvent bien antérieur à l'alcoolisation peut-être ravivé. Ce sentiment  est démobilisateur pour la prise en charge de la dépendance par le patient lui-même.


            Enfin, définir la dépendance à l’alcool comme une maladie uniquement, n’est-ce pas priver le médecin d’un espace de liberté qui d’une part, plus ou moins consciemment,  parfois sous la pression de la demande, se sentira obligé de prescrire des médicaments au patient, entretenant  ainsi indirectement auprès de lui, l’illusion qu’ils sont  la réponse à son addiction et dévalorisant  du même coup, la véracité de sa parole , perçue comme secondaire par rapport au médicament prescrit. D’autre part n’est-ce pas placer la démarche médicale sous la contrainte de certains protocoles qui ne se justifient plus dans le cas de l’alcoolisme mais  coûtant  inutilement  chers et  dans le pire des cas  rendant impossibles des démarches mieux adaptées mais contraires aux strictes définitions de la maladie.


                        b) auprès de la collectivité.


            Le deuxième aspect concernant le malade touche à la culture et à la société. Dire à un homme ou une femme qu'il est un malade ne remet pas en cause la part de responsabilité que la société et la culture environnante ont à l'égard de tout processus d'alcoolisation. Une telle désignation isole la personne, fait peser sur elle toute la responsabilité comme nous venons de le voir. Envisager l'humain hors du contexte dans lequel il vit est- ce bien raisonnable? Nous savons bien que nous sommes le produit de notre environnement même s'il y a des exceptions. Les enfants d'ouvriers deviennent ouvriers ou employés, les enfants de cadres deviennent des cadres. Pour sortir de son déterminisme et dépasser sa situation, l’humain a besoin d’analyser  et  de mieux connaître  l’environnement  dans lequel il est advenu.  C'est le cas ici. L’analyse de la situation qui   a amené à l’alcoolisation sera déterminante, non seulement pour devenir abstinent mais pour consolider l’engagement dans une vie sans alcool.  Nombreuses sont les  personnes qui rompent avec l’alcool quelque temps,   peu mènent cette  abstinence jusqu'au bout en faisant un mode de vie peu susceptible d’être remis en question. Autrement dit,  il ne s'agit pas seulement d'agir sur le corps en se privant d'alcool,  mais de changer le  rapport  à l'alcool  de l’être tout entier.  Or ce rapport a été défini au départ par la société dans laquelle chacun évolue. Il ne changera pas si  ce qui le constitue reste inconnu.


            Enfin les intérêts économiques sont souvent passés devant l’intérêt des soins aux personnes alcooliques. C’est ainsi que se sont parfois créés des services d’alcoologies répondant en tout premier lieu à des nécessités économiques locales avec des équipes soignantes dont les compétences en alcoologies n’étaient pas acquises. S’orienter vers le traitement de l’alcoolisme était d’abord un créneau porteur pour l’avenir de l’établissement quand le traitement de la tuberculose ou du SIDA ne l’était plus. Créer de la valeur ajoutée en mettant en place des protocoles généraux appliqués à la dépendance à l’alcool, c’est renchérir considérablement les coûts des soins à la personne alcoolique.

                 

Des raisons pour s'alcooliser de manière abusive (occasionnellement ou régulièrement).

         Afin d’élargir le champ d’intervention dans le traitement de l’alcoolisme devenu problématique individuelle ou collective, essayons de décrypter les raisons qui conduisent à un tel abus de l’alcool dans les sociétés occidentales en particulier tout en nous attachant aux raisons se présentant comme des invariants à toutes les cultures.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          La La première de ces raisons, nous  la tirons de l’analyse qu’Alexis de Tocqueville fait dans son livre « de la démocratie en Amérique ». L’auteur y compare la société aristocratique basée sur le commandement des uns et l’obéissance des autres et la société démocratique basée sur la notion d’égalité et de semblable. Dans la première les humains « sont le plus souvent liés d’une manière étroite à quelque chose qui est placé en dehors d’eux, et ils sont souvent disposés à s’oublier eux-mêmes », dans la deuxième, (la société démocratique), c’est l’individualisme qui triomphe,  « le dévouement envers les autres devient plus rare : le lien des affections humaines s’étend et se desserre. La démocratie ramène chaque homme sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur ». Nous ajouterons qu’avec les nouveaux moyens de communication cet individualisme et ce repli sur soi s’est accru dans la mesure où chacun, sans  lien avec les autres, peut recevoir toutes les informations et tout ce dont il a besoin. Comprenez qu’il n’est pas question pour nous de critiquer  ici la démocratie et nous serons toujours du côté de ceux qui veulent l’améliorer, la corriger en s’appuyant sur la démocratie elle-même, mais nous prenons acte de la solitude qu’elle engendre,  solitude faisant le lit d’un mésusage de l’alcool. Si les conditions de travail et de la vie  exagérément dures et  mobilisant toutes les énergies de l’homme ont contribué à l’alcoolisation des individus, aujourd’hui nous pouvons constater que la solitude due à la rupture du lien  d’avec les autres (y compris souvent sa famille) fait largement la place à un produit qui permet de rêver peut-être et d’oublier sûrement. 

 

La deuxième raison nous oriente vers l’œuvre de Freud. Selon lui l’être humain est un champ de bataille partagé entre deux pulsions, la libido, pulsion sexuelle, et la pulsion de mort. Ces deux pulsions, tantôt  s’opposent comme la vie s’oppose à la mort, l’amour à la haine,  tantôt pactisent et composent. Lorsque la pulsion de vie domine, l’humain cherche le bonheur et la vie. Aristote dans son éthique part du principe que tous les humains veulent être heureux. C’est sans compter sur la pulsion de mort qui tire en sens inverse, vers le malheur, vers la souffrance vers la mort. La sagesse populaire le dit parfois : « il fait tout pour son malheur ». Malheureusement ni les pouvoirs publics ni les associations privées n’osent mettre en garde les individus contre la pulsion de mort. Et cependant elle est au départ des suicides  et du malheur,  plus simplement encore, des échecs de toute prévention du sida, du tabac, de la drogue, de l’alcool. « Il faut bien mourir de quelque chose !». Combien d’alcooliques sortis d’affaire vous diront que tout compte fait ils voulaient en finir avec la vie.  Non, tous les hommes ne veulent pas vivre heureux ! Comment renverser ce vouloir ? C’est toute la question du désir qui est posée, ce désir qui crie encore et encore, ce désir qui n’est jamais tout à fait satisfait. Ce désir reste la spécificité de l’homme, la marque de l’humanité. Beaumarchais avait déjà noté que ce qui distingue les hommes des bêtes c’est que les hommes boivent sans soif et font l’amour en tout temps.  Pas les bêtes. Elles ne sont pas marquées du sceau du désir, seulement de celui de l’instinct, ici celui de la reproduction de l’espèce. Ce désir nous ne voulons pas qu’il soit seulement refoulé ou qu’il continue à crier encore et encore  pour se noyer et disparaître dans les eaux (ou l’alcool) où il voulait se désaltérer. Nous ne voulons pas qu’il  nous entraine dans des chemins de traverses. Nous voulons qu’il soit sublimé : dans l’activité  quotidienne,  mais aussi dans  l’art, la culture, la spiritualité…  Ici, notre pays à beaucoup de progrès à faire car ces domaines restent l’apanage de quelques privilégiés,  les autres ont droit à une télé abrutissante, à des manifestions sportives aliénantes et des drogues –parmi lesquelles l’alcool –qui font oublier la réalité ou la  travestissent.

  

En troisième remarque  nous noterons que L’alcool est un médiateur social. Il permet et facilite les échanges. C’est autour d’un verre que l’on se retrouve sans pour autant avoir à formuler explicitement les raisons de la rencontre. Celle-ci se présente comme anodine y compris lorsque  la problématique abordée devient sérieuse. L’appréhension est maitrisée et les tensions à venir contenues.  L’échange est facilité par l’absorption de la boisson alcoolisée. Le geste de porter le verre à la bouche est important, il renvoie à tout l’affectif premier de la vie, quant au produit, il a aussi ses effets par son goût et les sensations qu’il procure. Il est un lubrifiant, il permet que la parole glisse y compris lorsqu’elle est dure à entendre.

 

 L’alcool sert aussi de monnaie d’échange. On ne paye pas un service rendu, on offre un verre,  un verre  valorisé par sa teneur en alcool, boisson  en quelque sorte sacrée –je vais y revenir- donc non critiquable. Une somme d’argent prête toujours à jugement du style « il est généreux » ou au contraire « quel radin ! ». Le troc service/alcool ne clôt jamais tout à fait l’échange qui se continue au même titre que le besoin de boire.

 

Enfin, toujours dans ce rôle de médiateur, l’alcool se substitue aux sentiments. Il est signe d’amitié sans que l’émotion due au sentiment soit exprimée. C’est moins risqué. Pas besoin de se dire ou de montrer son ressenti. Le verre dit à la fois tout et rien ; il laisse l’interlocuteur libre de son interprétation. Autre avantage : il facilite la réunion de groupe  évitant ainsi le face à face. A plusieurs, la discussion se dilue, il  y a moins de risque de cristallisation  et la confrontation  peut-être évitée.

 

Résumons en disant que les ivresses créent du lien entre les hommes à  l’instar des saturnales des romains de l’antiquité où ce n’étaient plus les esclaves qui servaient le maître mais le maître qui servait les esclaves. Elles anéantissent toutes les barrières sociales et provoquent un  oubli de soi.

A l’inverse, il y a les ivresses qui isolent, qui permettent d’éviter la rencontre avec l’autre et favorisent les activités solitaires jusqu’à danser sans partenaire au son de la techno, faire de la gym sur une console Wii. La personne a le sentiment qu’elle est le maître absolu de son existence et qu’elle a atteint le summum de la liberté.  La préférence des consommations de cocaïne et d’amphétamines chez les jeunes ou le désintérêt du vin au profit des alcools forts s’inscrivent dans cette dynamique de recherche de liberté, de toute puissance et d’échappées vers des paradis artificiels.

 

Nous emprunterons la dernière raison à un sociologue philosophe, Roger Bastide. Cet auteur dans un livre « le sacré sauvage »   nous montre comment le sacré dont tous les humains ont besoin a quitté les lieux où il était institué à savoir l’Eglise et tout ce qui tourne autour pour apparaître sous d’autres formes dans la société profane. Le sacré structurait notre société avec ses rites religieux à l’intérieur comme à l’extérieur de l’église, il y avait les processions les pèlerinages, les signes de croix, les fêtes religieuses (baptême, communion, mariage), tout cela disparaît petit à petit et un nouveau sacré, s’organise autour de la prise d’alcool dans notre société. Il y a des rites (choix des bouteilles, horaires de consommations (apéro), il y a des pèlerinages (route des vins), il y a des sociétés  secrètes (caveaux), il y a des saints (saint émilion…). On retrouve toute la panoplie du sacré religieux. On pourrait faire la même comparaison avec le sport. Ce sacré a un avantage sur le sacré religieux : il est adapté à chaque situation, à chaque groupe, à chaque région comme les lares ou les pénates du temps des romains, chaque famille avait ses dieux. Le sacré structure le temps, il structure l’espace, il nourrit les discussions… bref il devient indispensable au bon fonctionnement de la société. 


               Nous vous disions en introduction que pour arracher  l'alcool à la représentation de boisson magique donnée par le divin, les militants des ligues antialcooliques avaient dû la diaboliser et  en faire le « mauvais objet » pour reprendre une expression empruntée à la psychologie. On l'arrachait ainsi à la sphère du sacré, cette sphère dont les humains semblent avoir  besoin. Aujourd'hui, nous sommes à nouveau entrés dans un système de sacralisation. Autrement dit l'alcool est un produit que l'on ne peut ni critiquer ni toucher. Il est sacré. Ecoutons ce qui se dit autour de nous, quelque soit le milieu: « on peut boire sans problème avec modération, il faut savoir  se faire plaisir, l’alcool fait partie de notre culture, ceux qui ont du goût savent que l’alcool est bon, qu’il peut accompagner de bons plats, l’alcool fait du bien, il fait marcher l’économie, seuls les sots dépassent les doses, une ivresse n’est pas mortelle.»


                Toute la difficulté vient de ce que ces expressions sont vraies et irréfutables. Les contester serait tomber dans une vision manichéenne selon laquelle l’alcool serait bon ou mauvais, diabolique ou divin. Ne revenons pas au 18 ème siècle.  Le danger est qu’elles font de ce produit une boisson sacrée et intouchable. C’est ainsi que l’alcool se cache et se protège derrières ses propres effets. Les comportements dont il est responsable sont dénoncés et lui, en grand maître est ignoré tout en étant mentionné - à l’exception des accidents de la route. Certes l’alcool est reconnu comme favorisant le passage à l’acte mais il reste dans tout les cas un adjuvant, jamais la cause principale. Violence, inceste, viols, crimes seraient alors des comportements volontaires inscrits au plus profond de leurs auteurs comme si  ces bas instincts  n’étaient pas universels à la nature humaine mais  ne pouvant dans la plupart du temps  se manifester qu’en des circonstances exceptionnelles comme l’absorption de produits psychotropes.  Certains font valoir que tous les alcooliques ne violent pas et ne tuent pas. C’est évident et c’est heureux ! Ajoutons toutefois qu’avec l’alcoolisation ce risque augmente considérablement sans oublier pour être complet les désordres moins spectaculaires mais bien réels comme les accidents du travail, les factures impayées, l’éducation des enfants négligée…

 

L'alcool est un intouchable. Il pétrit notre culture. Il en est le ciment. Il en rassemble tous les éléments en une unité. L'alcool fait UN. Il est tout, partout. On ne peut pas s'en dépêtrer. Il colle à la vie. Il est devenu un fléau pour la société.

Se pose la question : comment en sortir?

 

 

 

Sortir de l'alcoolisme

 

            Nous disons  bien sortir de l'alcoolisme et pas seulement de la dépendance. Celle-ci   concerne  les  5 millions de personnes reconnues comme ne pouvant plus se passer d'alcool et traitées  par médicament, en ambulatoire ou par hospitalisation. L'alcoolisme fait référence à l'usage de l'alcool, par l'ensemble des individus et par la place qu’il tient  dans  la société.

 

            Vous trouverez des gens compétents ainsi que des conseils pertinents  pour vous indiquer les méthodes actuellement en vigueur pour sortir de la dépendance.  Souligner au passage les efforts, ces dernières années, du corps médical pour mettre au point une démarche de soins sérieuse. Ce sérieux rejoint le souci des associations dont la préoccupation essentielle est bien l'abstinence du malade alcoolique.


            Ceci dit,  reconnaissons que si de nombreux dépendants à l’alcool s'essaient à l’abstinence,  peu la tienne très longtemps de manière durable. Ceci  montre bien qu’une  vie sans alcool est pour eux une privation,  la non  consommation du produit n’est rendu possible que parce que celui-ci reste un interdit. Pour l’alcoolique, le retour à la normale serait de reprendre des boissons alcoolisées. Boire de l'alcool est bien une norme. C'est entrer à nouveau dans la culture dont on avait dû momentanément sortir. Etre abstinent  est aussi insupportable que de s'alcooliser trop fortement et de se retrouver  marginalisé. Dans les deux cas, c’est vivre hors norme. On comprend alors que le temps de l’abstinence soit la plupart du temps limité dans le temps. Le problème reste, les  soins se succèdent. Les médecins ne parlent pas de guérison mais de stabilisation  d'une  situation, la reprise de la consommation pouvant redevenir nécessaire pour le patient qui ne supporte plus d’être mis à l’écart du mode de vie commun à tous.


            Pour ce qui est du mésusage de l'alcool qui touche plus du quart de la population, il est pour le moins ignoré sinon caché. Comme nous l'avons dit, on ne touche pas au sacré, on ne détruit pas un modus vivendi.   C'est ainsi que la prise de l'alcool est devenue un fléau.  Que d'accidents, que de crimes ou délits, que de misères humaines (divorces, , suicides, impayés, pertes d'emploi, viol, violence) seraient évitées sans cette consommation excessive d'alcool.

            Nous   explorerons quatre pistes susceptibles de nous indiquer des voies à poursuivre pour sortir de la dépendance de manière durable ou pour ne pas se laisser prendre par les abus de l’alcool.

 

            1) Travailler sur la notion de norme.  Pourquoi " prendre des produit alcoolisés"   est –il devenu  une norme? Le terme d'apéro est  synonyme d'alcool parfois même de pastis. On ne reçoit pas des amis sans leur  en offrir. Les produits alcoolisés sont perçus  comme des signes  exclusifs d'amitié et  de convivialité. On se sert d'eux pour créer des liens.  Dans ce cas, comment traverser les  évènements  de la vie sans consommer de l’alcool ? Ce serait pourtant un signe fort témoignant qu'il est possible de vivre autrement et de ne pas faire du "non alcool" une spécialité réservées aux personnes dépendantes. Nous pouvons tous apprendre à déguster un bon plat sans forcément y associer un vin. Faut-il vraiment un blanc pour  déguster une choucroute? Un   rouge pour apprécier un fromage? Qui a décrété que de telles associations sont le summum du goût ? Il serait plus juste de dire  que l'on se retrouve alors avec des saveurs différentes, aucune ne pouvant prétendre à l'universalité que ce soit avec ou sans alcool.

Il en va pareillement de la fête. Oui, l'alcool crée une certaine euphorie, détache pour un moment de la réalité et procure de l'agréable. Est-ce condamnable ? Non.  Sachons seulement que cet agréable là n’est pas le seul possible.  Il  y en a d’autres,   différents mais tout aussi intéressants. Fumer un joint procure aussi du plaisir, des sensations heureuses. Faut-il fumer un joint pour autant? Oui si on fait ce choix là mais  restons lucides et intelligents, d'autres choix sont possibles. Allons plus loin encore : il n’est pas possible de ne pas faire des choix. Pour plagier Sartre, nous dirons que nous sommes condamnés à faire des choix. L’ennui est que  l'humain n’en est pas conscient,  il ne se pose pas la question. Si on l’interroge, il pense avoir choisi, alors qu’il n’a fait  que  se  conformer à une norme   héritée de la tradition qui se perpétue en s'adaptant. Comment retrouver sa liberté de choix ? Voilà l'enjeu.

 

            2) Sortir de l’idée que sans l'alcool il n'y a plus de culture française. Nous rejoignons ici la question de la norme. Qu'est-ce que la culture? La culture, c'est ce qu'il y a de meilleur nous dit Anna Arendt.  C'est ce qui tire vers le haut, qui élève  au dessus de nos habitudes parce que rare, différent  et porteur d'avenir. Elle est un projet. Où sont la nouveauté et l’originalité lorsqu'on prend du pastis ou du whisky à l’apéro,  du vin à table ? La culture nous amène à choisir nos amis, nos comportements, nos pensées. Elle est souvent confondue avec les us et les coutumes ce  qui, au nom de la tradition  et de l’habitude,   permet de justifier des comportements néfastes pour l'être humain et pour la collectivité tout entière. 

 

            3) Opposer des résistances claires, fortes et bien définies à la pression invitant chaque individu à consommer de l'alcool. Rejeter les sollicitations, souvent perverses, et dont le but inavoué est bien la prise de boissons alcoolisées.   Il ne s'agit pas d'une résistance par rapport à soi même,  à nos propres tentations,  mais d'une résistance  à un système social qui voudrait nous encadrer et nous imposer des attitudes, des croyances et des gestes. Nous n'avons pas le choix: celui qui n'entre pas dans la résistance ne peut que devenir un collaborateur. C'est la définition de la rechute: une nouvelle collaboration avec l'alcool. Bien sûr cette résistance n'a pas besoin d'être toujours  radicale comme c’est le cas pour  la personne devenue dépendante, mais elle devra toujours être présente et ne pas oublier de se manifester au risque, un jour de tomber dans l'abus sans le vouloir et sans s'en apercevoir. Il faut savoir rester un rebelle. L'alcool est un envahisseur. Devant lui, on collabore ou on résiste.  C'est la question  de l’affirmation de soi qui conduit à l’autonomie et à la capacité de choisir.    

 

            4)  Seules des paroles d’autorité et des positions souveraines peuvent libérer de l’alcool.  Nous trouvons dans la littérature des récits et des mythes  illustrant cette affirmation. Je me réfèrerai ici à un texte de l’Evangile de Marc  (Marc 5 V.1à 10).  Un homme qui avait sa demeure dans les sépulcres (dans une tombe. J'ai connu çà!) est possédé par un esprit impur. Personne ne peut le lier tant sa force est décuplée. Il brise chaines et fers  en criant et se meurtrissant avec des pierres. Il accourt au devant de Jésus, se prosterne devant lui et lui tient tête lui criant :"qu'y a t-il entre Toi et moi?". En effet à cette époque le diable est considéré l’égal de Dieu. Les deux se combattent durement. Mais Jésus ne s’engage pas dans ce combat. Il reste calme et cherche à   identifier le démon  en lui demandant son nom. Celui-ci répond: " légion car nous sommes plusieurs". Jésus lui ordonne alors de sortir: "sors de cet homme"  L’ordre est abrupt. Les démons n’insistent pas. A peine osent-ils  demander l'autorisation d'aller se réfugier dans des pourceaux ce qui d'ailleurs leur sera fatal puisque ces derniers, possédés à leur tour,  se précipitent du haut d’une falaise dans la mer. Démons et cochons sont noyés ce qui convient parfaitement à une société qui interdit le porc.  Personne  n’avait jusqu’ici parlé  aux démons  avec autant d'autorité.  Ils sont confrontés à une parole précise et irréfutable.  


            Avec le démon de l'alcoolisme, il faut cesser de tergiverser et de  faire des compromis. La parole qui le repousse se doit d’être sûre, claire et ferme. Hors d’une telle attitude le doute s’installe dans l’esprit de ceux qui se laissent animer par l’alcool et des espaces se libèrent pour tous ceux qui ont intérêt à ce que le plus de gens  en consomment. De surcroit ; non seulement la parole libère mais elle provoque un rassemblement comme dans ce récit où le possédé se joint à Jésus.  Un groupe  qui dit non représente un danger inadmissible pour tous les ambassadeurs de l’alcool.  

 

            Pour qu’une parole fasse autorité face à la problématique de l’alcoolisme, deux conditions sont à  remplir :


                        La consommation d’alcool doit être prise en compte prioritairement. . Certes, il peut y avoir des pathologies associées comme la dépression. Elles ne pourront être appréciées et éventuellement traitées qu’après l’arrêt de toute prise du produit. La clinique a montré que sept personnes sur dix se disant dépressives cessent d’éprouver un tel sentiment quelques semaines après l’arrêt de la consommation. Le discours adressé aux personnes dépendantes laisse trop souvent entendre que la consommation d’alcool est un facteur parmi d’autre dans les causes de la dégradation de la situation du malade. L’abus d’alcool doit être énoncé prioritairement et à l’exclusion de toute autre cause dans un premier temps. Il en est de même vis-à-vis du fonctionnement de la société. Répéter qu’il s’agit de boire modérément brouille la parole utile à l’éradication du fléau.


                        Une distance doit être observée entre le malade et l’intervenant qu’il soit soignant ou associatif. Comme dans le récit de l’homme possédé, deux pouvoirs s’affrontent : celui de l’alcool qui agit de l’intérieur de la personne à travers son besoin compulsif d’alcool et celui de la parole de l’intervenant qui est extérieure. C’est de cette extériorité qu’elle tient l’autorité. On peut étendre ce face à face à l’ensemble des pratiques sociales liées à l’alcool. Pour se faire entendre il faut savoir quitter l’espace commun pour s’élever sur une estrade.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         

 

Conclusion

 

            En faisant de l’alcoolisme ,une maladie ,le corps médical a su se mobiliser pour traiter la dépendance à l’alcool. Cette approche a permis à de nombreux malades d’entrer dans le circuit des soins.

            Il reste maintenant à poursuivre l’accompagnement de la personne sevrée afin qu’elle accède à la liberté pleine et entière face au produit auquel elle s’est aliénée. Cet accompagnement ne peut se faire sans une remise en cause des mécanismes sociétaux conduisant les uns à la dépendance chronique et les autres à un abus occasionnel pouvant s’avérer dangereux.

            Cette remise en cause, au-delà même du comportement de dépendance, permettra de lutter  plus généralement contre les pratiques liées à la consommation d’alcool. Elle pourra déboucher sur la découverte qu’il est tout à fait possible de vivre sans faire appel aux boissons alcoolisées. Prendre de l’alcool ou simplement en offrir deviendra alors un choix et non un réflexe. Les « anciens buveurs » seront moins sollicités et moins isolés, parce qu’ils pourront se joindre à ceux qui auront choisi de vivre  autrement, sans ce produit. A cette condition, ils pourront se dire guéris, le mot devenant ici synonyme de libres. Jusqu’ici ce n’est pas seulement l’alcool qui leur avait confisqué la liberté mais les attitudes et les coutumes du corps social faisant bloc autour des représentations de l’alcool.

            Notre démarche rend caducs les mots tels que abstinence, stabilisation, maladie et son corolaire  guérison qui s’effacent devant des termes comme liberté, choix différent  et vivre autrement. C’est ainsi que ceux qui ne consomment  pas d’alcool ne sont ni des malades ni des convalescents ni des exceptions, quel que soit leur passé. Ils sont comme tout le monde, chacun faisant valoir ses différences dans le domaine qui est le sien.  

 

                                                                            Serge Soulié.

 

 

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Published by bony helen - dans Alcool-drogue
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1 mars 2010 1 01 /03 /mars /2010 21:27
 La situation actuelle.

           En France 5 millions de personnes, dont 1/3 de femmes 2/3 d’hommes, sont répertoriées comme malades alcooliques. Tous services confondus, 35 % de personnes hospitalisées, ont des difficultés avec l’alcool. Celui-ci cause 45000 morts par an. (Chiffre à comparer avec les morts du sida ou de la drogue qui n’atteint pas un millier)

           Mais l’alcoolisme c’est aussi près de 29,3% d’hommes et 11,7 % de femmes de la population adulte qui abuse de l’alcool.
Cet abus se manifeste :

   - de manière chronique (plus de 3 verres/ jour / homme ou 2 verres/ jour/ femme.

   - de manière occasionnelle mais répétée

   - de manière cyclique

          Ces personnes ne sont pas classées comme alcooliques mais ce mésusage de l’alcool a des conséquences dramatiques, non quantifiées et non perçues par les intéressés comme par l’entourage et la société en général.

       Colère et emportements non justifiés avec perte de contrôle de soi.

       Grande fatigue attribuée au travail ;

       Difficultés conjugales (trouble de la sexualité, adultères, divorces)

       Peu d’intérêt pour les enfants.

       Altération des facultés de la compréhension et de la réflexion.

           Les causes de cet alcoolisme se situent au niveau du vécu de chacun :
terrain favorable dû à la génétique, héritage social et familial, besoin d’être aimé et compris, besoin de fuir ou d’aménager la réalité pour la rendre supportable. La société à travers ses us et coutumes met à disposition le produit et incite chaque citoyen à prendre de l’alcool.


 La lutte contre la dépendance et les excès d’alcool.

           La lutte contre l’alcoolisme est née dans les pays anglo-saxons dès 1820 sous forme de « sociétés de tempérance » qui invitaient tout un chacun à s’abstenir de boissons alcoolisées. Il faudra attendre 1883 pour qu’une de ces sociétés arrive en France : la Croix Bleue, d’inspiration protestante. La croix d’or et Vie libre d’inspiration catholique puis les alcooliques anonymes avec une démarche spirituelle précise et généraliste ont vu le jour dans la première moitié du XXème siècle.
          Il faudra attendre les années 1950 pour que la médecine s’intéresse vraiment à l’alcoolisme, en donne une définition précise et le classe parmi les maladies pouvant atteindre tout humain ; mette enfin en place de véritables stratégies de soin :

- Cure de dégout (abandonnée actuellement)

 - Piqûre chauffante, quasi abandonnée

  -Traitement par psychotropes (anxiolytiques, antidépresseurs, hypnotiques) et vitamines

  -Groupes thérapeutiques (groupe de paroles, accompagnement ambulatoire…)

 L’approche médicale a été un très grand progrès mais elle a aussi ses limites .

           Elle cible les personnes dépendantes mais laisse ceux qui abusent du produit sans que la dépendance soit installée.

           Le malade s’installe dans son statut de malade et attend la guérison comme venant extérieurement à lui-même.

         L’administration de médicaments psychotropes affaiblit la capacité mentale et intellectuelle  de  la personne.

           Il n’est pas du rôle de l’approche médicale d’intervenir sur la recherche de la raison et du sens de la vie, domaine sur lequel butte la personne qui s’alcoolise.


          Pour ce qui est des excès de l’alcool et de la place que ce dernier occupe dans notre environnement social, il y a peu de choses mises en place ; il y a trois ans la cour des comptes soulignait l’opposition qu’il y a entre les impératifs de santé publique et le poids économique du secteur de la production et de la commercialisation de l’alcool.
 Quant à la lutte pour la sécurité routière si on ne peut que se réjouir des résultats obtenus, on peut déplorer que ses slogans soient presque un encouragement à s’alcooliser pourvu que l’on ne conduise pas.


 Quelques suggestions pour en sortir :

Déclarer l’alcoolisme cause nationale au même titre que le cancer.

Faire comprendre à la population que l’alcool est un produit dangereux, qui ne peut être consommé qu’exceptionnellement ou pas du tout !
Il ne peut être banalisé comme c’est le cas actuellement.

Travailler pour qu’il y ait un changement de statut de l’alcool dans la société.
Consommer de l’alcool même modérément, n’est pas une norme. Il reste une drogue au même titre que le tabac.
La possibilité de vivre sans ce produit doit être pleinement reconnue.

 Il faut démystifier la place de l’alcool dans notre société. Exemple : ne plus l’associer aux  victoires, à la fête, à l’apéritif.
Savoir accueillir sans offrir de l’alcool.
Raréfier les points de ventes.

Cesser de faire de ce produit une base culturelle. Il fait partie des us et des coutumes. La culture, à l’inverse, recherche l’inédit. Elle nous élève au dessus de nos habitudes. Elle nous amène à choisir nos amis, nos comportements, nos pensées, les choses.

 Repenser la consommation d’alcool et la liberté publique comme cela a été fait pour le tabac. Il y a trop de tables, trop d’endroits, trop de fêtes, trop de traditions où la liberté publique n’est pas possible car non organisée par la loi.

Conclusions

             Lorsqu’une personne dépendante de l’alcool cesse de boire elle est montrée du doigt. Elle s’entend dire « vous êtes malade ». Elle se sent rejetée, mise à l’écart, pas comme les autres, pas dans la norme. C’est pourquoi il est très difficile d’arrêter de boire sans livrer un combat, sans entrer dans une opposition qui n’est pas à la portée de tous. Seule une révision de la place de l’alcool dans notre société peut aider à la guérison de la dépendance et au recul des méfaits de l’alcoolisme en général.
            Aujourd’hui celui qui vit sans alcool parce qu’il a choisi, qu’il soit un ancien malade alcoolique ou pas, ressemble à ce mât sur lequel s’est fait enchaîner Ulysse pour ne pas succomber au chant des sirènes en se précipitant dans l’océan. Beaucoup viennent à lui pour ne pas succomber à ce produit dangereux, pour garder la distance.

                                                                          Serge SOULIE
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Qui suis-je ?

     Titulaire d'une maitrise de théologie et d'un DESS de psychopathologie clinique, j'ai été amené à exercer plusieurs fonctions  et plus particulièrement la mise en place d'un centre socio- culturo- spirituel protestant puis la direction pendant 12 ans d'un centre de cure pour malades alcoliques. J'y ai découvert l'importance d'apprendre à écouter l'humain dans toutes les dimensions qui le constituent. Aujourd'hui, inscrit au rôle des pasteurs de l' Eglise Réformée de France, j'essaie de mettre des mots sur mes expériences et de conceptualiser mes découvertes.
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