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3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 14:21

 

             Nous étions en mai 68. La plupart des étudiants défilaient dans les grandes manifestations officielles comme dans celles improvisées et souvent non déclarées, parfois même interdites. Face aux CRS , certains , bien que très rares, lançaient parfois des  projectiles tirés le plus souvent de leur sac, la rue au macadam parfait refusant de livrer les siens.

            Ce week-end là, c'était en juin, je retournais dans la famille comme je le faisais une fois par mois.  Je sentis ma mère inquiète. Elle ne m'en dit rien. Nous échangeâmes librement sur ce qui se passait . Elle approuva ma participation aux manifestations affirmant qu'il faut oser dire haut et fort ce qui n'allait pas en vue de l' améliorer.  Puis, au moment où notre conversation se terminait, elle ajouta: " Il y a une chose que tu ne peux pas faire, c'est lancer des pierres sur les CRS parce que sous leurs uniformes, il y a des hommes comme toi. Eux aussi ont été créés par Dieu. Ce sont tes frères".  Le propos me surprit. Il était sans commentaire. C'était un impératif. Il m'impressionna parce que ma mère ne parlait jamais de Dieu sous cette forme. Elle ne le mettait pas à  toutes les sauces. Elle ne lui attribuait ni le bien ni le mal.


            J'aurai aimé répondre: "ne t'inquiète pas Maman, je ne ferais jamais çà". Impossible. Il y avait trop de tendresse dans cette phrase que je n'ai pas pu prononcer. Or dans la relation à ma mère il y avait autant, sinon plus, de respect que de tendresse. Veuve, élevant seule trois enfants, je l' ai vu batailler contre tous les membres de sa famille pour nous envoyer au collège, puis au lycée et enfin à l'université. Ils pensaient qu' étant l' ainé des trois, je devais me mettre à travailler une fois le certificat d' Etudes acquis. Il m'incombait de gagner ma vie  et d'aider ma mère à élever mon frère et ma sœur et mon frère.  Elle rejetait cette proposition avec force. Pour elle, il n'y avait pas d'avenir sans études.  


            Aujourd'hui, je crois pouvoir dire que son combat a engendré chez moi le respect. Ce respect a fait que je ne me suis jamais saisi d'un projectile à lancer sur les forces de l' ordre. Que dis-je: sur mon prochain. La tendresse  m'aurait amené à faire plaisir à ma mère. Mais comment aurai-je pu découvrir que l' autre était mon frère? Comment aurai-je pu éviter de lui lancer des pierres non seulement pour l'instant présent mais pour la vie entière?  Le respect  pour elle  m'a conduit à respecter une loi de fraternité pour tous y compris pour les CRS qui à ce moment là étaient désignés comme les méchants.


            Dans ces manifestations, non seulement autorisées et légales  mais aussi utiles dans un paysage démocratique, la grande absente, ce soir là, à bien  été cette loi de fraternité. De son absence nait la violence vite devenue incontrôlable. La fraternité n'est pas de l'ordre du sentiment. Posée comme un absolu,  elle est de l'ordre de la loi.  Les premiers  à l'enfreindre en sont conscients. Ils le font délibérément. Ce n'est ni par hasard ni par nécessité.  Ils  arrivent armés, cagoulés avec la ferme intention d'en découdre. Par un phénomène de mimétisme, ils en entrainent d'autres qui initialement ne voulaient pas s' associer à cette violence. Il semble que ce soit le cas de Rémi Fraisse. une fois mise en route,  la violence ne s'arrête plus sinon stoppée par une force qui lui est supérieure. C'est l'engrenage. Les forces de l'ordre n'ont plus le choix. La violence résiste, elle ne s'épuise pas. Il faut l' arrêter. Il y a danger de mort. Ce soir là  Rémi est mort. La loi de fraternité  transgressée plus personne ne peut être tenu responsable de ce qui arrive. Un processus de mort s'engage.


            Reste une question essentielle: où les jeunes sont t-ils mis en face de cette" loi de la fraternité"?  A-t-elle était intégrée dans l' Education à leur donner? Plus pertinent encore: a-t-on  pris la mesure de la nécessité de cette loi et de l' urgence à permette à  chacun  de l'intégrer ?  Le temps où l'on se déchargeait de cette tâche sur l' Eglise, sur les religions ou plus paradoxalement sur le service militaire est terminé. La république n'a pas le choix. Elle doit s'en charger en y associant toute sa devise avec la loi de  liberté et la loi d' égalité. Un beau programme pour les petits comme pour les grands.

 

 

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Qui suis-je ?

     Titulaire d'une maitrise de théologie et d'un DESS de psychopathologie clinique, j'ai été amené à exercer plusieurs fonctions  et plus particulièrement la mise en place d'un centre socio- culturo- spirituel protestant puis la direction pendant 12 ans d'un centre de cure pour malades alcoliques. J'y ai découvert l'importance d'apprendre à écouter l'humain dans toutes les dimensions qui le constituent. Aujourd'hui, inscrit au rôle des pasteurs de l' Eglise Réformée de France, j'essaie de mettre des mots sur mes expériences et de conceptualiser mes découvertes.
serge soulie

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