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10 juin 2017 6 10 /06 /juin /2017 11:23

 

          Après plus de six mois de chimio thérapie où les cures se succèdent à un rythme épuisant et où la fonctionnalité de la plupart des organes du corps est en souffrance donnant trop souvent le sentiment que la vie va s'arrêter, je me plais à lire et relire la lettre à Ménécée : "la mort n'est rien pour nous puisque , tant que nous existons nous mêmes , la mort n'est pas, et que , quand la mort existe, nous ne sommes plus". Epicure y soutient que la mort n'est pas à craindre , que hors de la vie, il n'y a rien de redoutable. Pour lui, la connaissance de cette vérité nous rend capable de jouir de cette vie mortelle.

        Au moment où la maladie nous pousse à désinvestir le monde, à nous replier sur soi et à renoncer à jouir de la vie , les propos du fondateur du jardin sont une véritable thérapie. Ils nous invitent, non point à nous préparer à la mort mais à vivre pleinement chaque instant, comme si tout était normal, avec les moyens qu'il nous reste. Il fut lui-même un témoin et un exemple puisqu'il souffrit toute sa vie de maladies chroniques et douloureuses qui l'emportèrent. Deux cents ans plus tard le poète Horace exprimera cette pensée dans son fameux vers épicurien " carpe diem, quam minimun credula postero" (cueille le jour sans te soucier du lendemain). Comment ne pas penser aux paroles de Jésus :"Regardez les oiseaux du ciel, ni ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent rien dans les greniers mais votre père céleste les nourrit". Et Jésus d'ajouter: "qui de vous par ses inquiétudes peut ajouter une coudée à la durée de sa vie". Il s'agit bien ici de laisser venir la mort sans s'en soucier. La Réforme exprimera la même pensée avec son " sola gracia" (seulement la grâce). Dans tous les cas il s' agit bien de libérer l'homme de la mort et de l'après la mort pour lui redonner la liberté de vivre pleinement sa vie avec le plus de bonheur possible.

       Certains s'offusqueront, fidèles aux traditions et aux dogmes de l'Église plus qu'aux évangiles, de ce que tout soit centré sur la vie terrestre et que soit ignorée la vie Eternelle la porte en étant la résurrection de Jésus. " Si Jésus n'est pas ressuscité alors notre prédication est vaine écrira l'apôtre Paul aux corinthiens". Autrement dit ici, pourquoi la lecture de la lettre à Ménécée d'Epicure serait-elle plus réconfortante et se substituerait à l'épitre de Paul aux corinthiens?

Soyons raisonnables. Une lecture n'exclut pas l' autre. Les deux sont profitables. Elles ont un point commun, chasser l'angoisse devant la mort. Leur démarche est différente.

      -Dans sa lettre à Ménécée, plus de trois cents ans avant celle de Paul, Epicure a une méthode que nous pourrions dire curative. Elle consiste à libérer l'homme des fausses opinions selon lesquelles il y aurait un au-delà et des dieux, s'intéressant aux hommes, maîtres de cet au-delà. La croyance en de telles fausses vérités trouble l'homme et le conduit à redouter la mort et désirer l'immortalité. Or, la consolation et la paix passent par l'ataraxie, autrement dit l'absence de trouble et par une ouverture au présent avec l'accueil des petits et des grands moments de la vie. Le tout avec joie. La mort n'est pas à craindre puisque la souffrance liée aux sensations et à la conscience disparait dès que le dernier souffle est rendu. Pour Epicure, l'âme et le corps, sont constitués d'atomes qui à la mort et après décomposition, rejoignent d'autres atomes pour une nouvelle composition.

      -Pour l'apôtre Paul, la consolation passe par une espérance à la vie Eternelle. Celle-ci n'est pas la continuité de la vie ici bas. Elle n'est pas "immortalité". Elle est une vie autre, dans un monde autre. Une vie céleste, débarrassée des affres et des servitudes de la vie terrestre. Telle est en tout cas l'interprétation que l'Eglise, docile au désir des hommes, a donné aux textes du Nouveau Testament. Cette espérance en une vie éternelle, campée dans un personnage identique à celui que nous étions durant de la vie terrestre, attestée par la résurrection du Christ, est sensée chasser l'angoisse. Ce n'est pas une croyance. C'est, insiste Saint Paul, une réalité basée sur le Christ ressuscité. Une simple croyance, n'aurait pas traversé les siècles selon de nombreux penseurs. Il fallait une preuve matérielle.

      Pour justifier une telle preuve, les chrétiens ont fait de la résurrection un événement historique. De nos jours, les progrès de la sciences, les nouvelles découvertes et l'ensemble des connaissances, rendent difficile la croyance en un événement aussi surnaturel. La sagesse nous conduit à penser la résurrection comme une parabole invitant les vivants à rebondir sans cesse tout au long de la vie et à choisir ce qui va de l'avant sans attendre une nouvelle vie après la mort. La nouvelle vie commence ici, sur cette terre. Chaque jour est un recommencement. Nous y sommes déjà dedans. La mort n'est plus rien. La résurrection est une invitation à se renouveler perpétuellement ici bas parce qu'il n'y a pas d'ailleurs. L'homme est déjà intégré dans ce mouvement, la mort ne peut pas l'en arracher comme c'est le cas dans la pensée d'Epicure pour qui les atomes du corps et de l'âme rejoignent la matière de l'univers pour une nouvelle composition. Autrement dit, la signification de la résurrection rejoint ici la pensée d' Epicure. Les deux nous invitent à jouir de la vie sur cette terre, débarrassés de la crainte de la mort. Quand celle-ci arrive, nous ne somme plus là, elle n' est donc rien selon Epicure. La résurrection se substitue à la mort dès maintenant et renouvelle sans cesse la vie selon les Evangiles.

      Il ne reste plus au malade que je suis, épuisé par la chimio, menacé par la mort que, trop souvent, j'imagine proche, non pas à me battre comme le propose le premier venu, mais à faire confiance à cette force qu'est Dieu. Cette force n'est pas volontaire, elle n'a pas d'intention particulière. Elle n'est ni à craindre ni à supplier . Elle est disponible pour que je vive au mieux les jours qui me sont donnés à vivre. Je ne suis pas le maitre de ma vie. Personne ne l' est. Traitement et soins sont une lutte contre tout ce qui entrave la vie. Ils sont l'espoir que la maladie se retire encore cette fois.

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Qui suis-je ?

     Titulaire d'une maitrise de théologie et d'un DESS de psychopathologie clinique, j'ai été amené à exercer plusieurs fonctions  et plus particulièrement la mise en place d'un centre socio- culturo- spirituel protestant puis la direction pendant 12 ans d'un centre de cure pour malades alcoliques. J'y ai découvert l'importance d'apprendre à écouter l'humain dans toutes les dimensions qui le constituent. Aujourd'hui, inscrit au rôle des pasteurs de l' Eglise Réformée de France, j'essaie de mettre des mots sur mes expériences et de conceptualiser mes découvertes.
serge soulie

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