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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 18:05

Cher Pape François,

Il y a bien longtemps que je ne t'ai pas écrit. T'aurais-je oublié? Non. La pensée est bien plus profonde que l'écriture. Celle-ci fige le moment présent comme une carte postale. L'autre chemine et mène toujours plus loin. Par ailleurs, tu le sais, les protestants ne se réfèrent pas au pape quelles que soient ses qualités et son intérêt pour les autres. Ils se veulent libres dans leurs appréciations et leurs décisions.

Je suis toujours surpris par mes amis catholiques engagés et pratiquants, de les entendre se référer au pape. Ils sont très attachés à ta personne. C'est incontestable, tu es bien leur chef même si parfois ils osent dire qu'ils ne partagent pas tout ce que tu entreprends. Tu es pour eux une autorité suprême. Ils sont malheureux lorsque tu ne prends pas le chemin qu'ils pensent être le bon. Pour leur paix intérieure, ils se rangent le plus souvent à tes dires. Tu sembles représenter pour eux une vérité universelle si bonne qu'elle ne peut que s'appliquer à tous.

La pensée protestante est tout autre. Elle cherche à comprendre et croit que toute idée est discutable d'où qu'elle vienne. Elle n'est pas à l' affut de tes paroles pas plus d'ailleurs qu'à l'affut de quel-qu’autres leaders. Elle est sensible à ceux qui ont une charge particulière et représentent de nombreux d'adeptes, elle ne leur accorde pas plus de crédit pour autant. Elle sait que le prophète est souvent seul comme c'est le cas dans l'ancien testament. Personne ne veut l'entendre. Et cependant il dit vrai.

Mais j'en conviens, se soumettre à l'autorité d'une personne ou d'un groupe de personne est une inclination naturelle que l'on retrouve partout et plus particulièrement dans le domaine religieux et politique. Il existe des communautés protestantes sans Eglise organisée où le pasteur est un véritable gourou. Il tient tous ses adeptes sous sa coupe sans aucune autorité au dessus de lui. Il est tout aussi navrant de voir et entendre des militants politiques reprendre les idées de leur chef sans aucun esprit critique. Penser librement s'apprend. C'est un exercice difficile.

Si je reviens à toi par ce courrier c'est parce que quelques amis et parents trouvent que je suis dur et agressif avec toi. "Pour une fois où un pape dit et fait des choses extraordinaires, tu le couvres de critiques" me disent-ils. C'est un jugement que je trouve sévère et injuste à l'égard de tes prédécesseurs ! Si mes lettres donnent cette impression, je m'en excuse. D'ailleurs, comment pourrais-je être agressif puisque comme je te l'ai dit tu ne représentes pas un "patron" pour moi. J'observe et écoute sans passion. Je me positionne sur tes dires, pas sur ton statut qui ne m'oblige pas. J'entre tout simplement en dialogue avec toi. Je crains d'ailleurs que les amis et parents protestants me faisant ce reproche aient oublié leur esprit critique pour entrer dans une obéissance servile inconsciente. Les temps ne sont pas à la réflexion mais au suivisme. Ils s'écartent de ce qu'à voulu être la réforme : une école de la pensée. Et si comme le dit le philosophe Paul Ricœur, "penser, c'est croire", il n'est pas étonnant que les églises et les temples se vident. Sans oublier qu'il ne suffit pas de s'asseoir sur les bancs d'une église pour penser! Il est toujours possible de s'y asseoir comme on s'assoit dans les tribunes d'un stade. La différence est que ces dernières ne laissent aucune place à la réflexion. Les places dans l'Eglise laissent la possibilité d'un retour sur soi.

Pour résumer, je dirai que les réformes que tu sembles vouloir dans ton Eglise avancent lentement. Freiné dans ton action tu l'es certainement. As-tu suffisamment de convictions ? Je ne sais pas. Je ne peux pas m' empêcher de penser qu'il faut savoir s'insurger contre l'obligation de célibat des prêtres, contre la mise à l'écart des femmes pour être prêtre, évêque ou pape, contre ces dogmes moyenâgeux qui condamnent sans discernement l'avortement, la PMA, la GPA, le remariage des divorcés… Il faut aussi oser remettre en question les richesses de l' Eglise. Il ne s'agit pas de tout abandonner, de démolir les cathédrales, de brader l'histoire, la culture et l'art qui la parcourt, mais de réfléchir au comment l'Eglise pourrait mettre ses immenses richesses à la disposition des peuples qui en ont tant besoin. Les encycliques et les bulles papales sont le plus souvent intelligentes, de bonne volonté, elles restent insuffisantes pour plus de liberté et de justice. Enfin, et ici je partage pleinement la démarche d'Ernest Renan qui le reprochait aussi aux protestants, comment ne pas aider le christianisme à se débarrasser des scories de la superstition et de la croyance au surnaturel.

Pour moi, cher François, te respecter ce n'est ni te reconnaitre comme une autorité me concernant, ni me taire au nom d'une telle reconnaissance fusse-t-elle voulue par une foule immense. Te respecter c'est te dire haut et fort ce que je pense, c'est appeler chacun à penser par lui-même et à s'affranchir de tout ce qui ne vient pas de lui. La religion chrétienne est à un carrefour important. Soit elle ose se mettre à l'écoute de l'humanité tout entière et de la modernité qui l'anime, prenant ainsi le risque de tourner le dos aux traditions, aux dogmes et aux croyances qui ont été les siennes jusqu'ici. Elle permettra qu'émergent de nouvelles compréhensions, de nouvelles attitudes, de nouvelles espérances pour le monde entier. Elle refondera le christianisme actuel, comme les premières communautés judéo-chrétiennes avaient refondé le judaïsme. Soit elle se laisse réduire à ne plus être qu'un mouvement parmi d' autres. Ce sera alors la fin de son universalité.

Bien à Toi

Serge

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Qui suis-je ?

     Titulaire d'une maitrise de théologie et d'un DESS de psychopathologie clinique, j'ai été amené à exercer plusieurs fonctions  et plus particulièrement la mise en place d'un centre socio- culturo- spirituel protestant puis la direction pendant 12 ans d'un centre de cure pour malades alcoliques. J'y ai découvert l'importance d'apprendre à écouter l'humain dans toutes les dimensions qui le constituent. Aujourd'hui, inscrit au rôle des pasteurs de l' Eglise Réformée de France, j'essaie de mettre des mots sur mes expériences et de conceptualiser mes découvertes.
serge soulie

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